DANS L’OMBRE

伊藤潤二傑作集 路地裏 – Japon – 2011
Genre : Horreur
Dessinateur : Junji Ito
Scénariste : Junji Ito
Nombre de pages : 344 pages
Éditeur : Mangetsu
Date de sortie : 16 avril 2025
LE PITCH
Une impasse murée dans laquelle résonnent des cris d’enfants dès que la nuit tombe, un sinistre dortoir d’hôpital dont les patientes semblent liées jusque dans leurs rêves, une belle demeure envahie par une moisissure rampante qui dévore tout sur son passage, une jeune fille qui se sent épiée jusque dans son intimité, un mystérieux marchand de glaces qui attire ses victimes dans son camion.
Sous le soleil de Ito
C’est le printemps. La saison du retour à la vie, du chant des oiseaux, des champs remplis de fleurs et des premières journées ensoleillées… C’est aussi le moment de plonger à nouveau dans l’œuvre de Junji Ito, maitre du macabre à la japonaise, pour un nouveau recueil de belles histoires peuplées de cauchemars, de demeures hantées et de voisins sadiques. La belle saison quoi.
Mangetsu poursuit donc par ce volume la redécouverte des premiers succès du mangaka, proposant dans sa toujours aussi belle et luxueuse collection (imposant album, surjaquette, préface signé Stéphane Bouyer du Chat qui fume et notes explicatives par Morolian) une anthologie regroupant des nouvelles publiées entre 1991 et 1993 dans les revues Gekkan Halloween et Nemuki. Nous ne sommes pas loin ici de la première période de l’artiste, croisée dans Le Déserteur ou dans les premières pages de Tomie, et cela se perçoit fortement dans le trait encore simple d’une histoire comme Les Fumeurs. Mais son style s’affermit très vite, et les publications plus « tardives » comme Souvenirs disparus imposent déjà une ligne bien plus précise, fine et fouillée, maturée. Une progression rapide et assez impressionnante qui se confirme tout autant dans des histoires qui portent désormais définitivement sa marque. L’artiste est alors en train de devenir la signature principale de ses magazines et l’une des nouvelles références du genre et son attrait pour les situations les plus étranges, les quotidiens perturbés et les zones d’ombres du Japon contemporain imprègne chaque page de ces propositions. Celles-ci peuvent tenir uniquement que sur la présence d’une créature hors normes, un croquemitaine physiquement antinomique de la fameuse Tomie et pourtant tout autant obsédée par l’apparence, comme dans Le Mannequin, ou sur ces fameux mystères inexpliqués qui distillent surtout une curiosité dérangeante (Les Fumeurs, La Chute…) sortes d’épisodes de La Quatrième dimension mais sans réelle chute ou morale claire.
Home Sweet Home
Mais ce qui relie véritablement la plupart de ces nouvelles graphiques, c’est une réinterprétation particulièrement inquiétante de la demeure privée. La maison, la propriété, cadre souvent familial, protecteur et en tout cas imminemment personnel, qui ne peut ici qu’être perverti par l’autre et par le mal. Une simple ruelle attenante à un chambre sous-louée cache un terrible secret et des silhouettes fantomatiques dans L’impasse, tandis qu’un jeune retrouve après une longue absence sa maison en pleine décomposition organiques dans La Moisissure. Même des sites anodins comme une chambre d’hôpital ou un simple camion de glacier du quartier peuvent ouvrir la voie à l’horreur pure, emportés par des horreurs lovecraftiennes. Mais un pas est franchi lorsqu’un simple père de famille se décide à transformer la maison en auberge avec bain et source chaude, ouvrant une voie directe avec les enfers. Des basculements dans l’horreur, sourde ou spectaculaire, mais surtout bien souvent imprévisible, presque anodins, qui font vaciller notre réalité sous nos pieds. Récit de près de soixante-dix pages, La Ville sans rues due être artificiellement étendue pour répondre à une commande pas loin du remplissage, obligeant Junji Ito à étendre considérablement sa formule et surtout à imbriquer plusieurs concepts à la suite. Cela aboutit pourtant à un exercice particulièrement réussi et passionnant, passant d’une jeune fille hypnotisée la nuit par un prétendant s’efforçant d’habiter ses songes, à un pur délire façon poupées gigognes où l’invasion de l’intimité et le voyeurisme s’étend progressivement au comportement des autres membres de la famille, puis à toute une ville dont les ruelles disparaissant, obligent les passants à traverser les maisons des uns et des autres. Au milieu, la pauvre Saiko, étonnamment toujours impassible ou presque, semble s’enfoncer en plein délire paranoïaque et dans un cauchemar dont les frontières et les règles ne cessent d’évoluer, de s’enfoncer dans une folie généralisée, au fur et à mesure des pages.
Un nouveau voyage dans l’esprit dérangé et inquiétant du maitre du manga d’horreur avec onze nouvelles terrifiantes échappées de ses sombres archives. Les inconditionnels remarqueront que certaines avaient déjà été traduites en 2010 chez Tonkam dans le recueil La Maison de poupées, mais la plupart restaient encore inédites en France, préservant toute la sève glaçante de leur première lecture. Bonne nuit à vous.



