DANS LES PINS : SIX BALLADES MEURTRIÈRES

In The Pines : 5 Murder Ballads – Hollande – 2016/2024
Genre : Thriller
Dessinateur : Erik Kriek
Scénariste : Erik Kriek
Nombre de pages : 144 pages
Éditeur : Anspach
Date de sortie : 28 mars 2025
LE PITCH
Erik Kriek s’est inspiré de six ballades meurtrières pour en tirer six récits graphiques extraordinaires et implacables. Dans la pénombre des forêts de conifères d’Amérique du Nord, il se passe des choses qu’il vaut mieux ne pas voir à la lumière du jour…
« All beauty must die »
Après L’Exilé et La Mare, les éditions Anspach se tournent à nouveau vers le talentueux Erik Kriek afin de rééditer une version augmentée de Dans les pins, recueil de contes noirs inspirés de ces « murder ballads » qui habitent le répertoire musical américain. Six crimes terribles superbement mis en planches où il nous semble entendre l’écho de la voix de Nick Cave et les battements d’un vieux blues.
Versant musical des histoires terribles que l’on peut s’échanger au coin du feu ou que l’on évoque à demi-mot au pub du coin, les ballades meurtrières traversent l’histoire américaine de part en part, évoquant des récits de meurtres terribles et tragiques, retraçant la trajectoire des tueurs et des victimes, s’inspirant tour à tour de faits véritables ou de légendes urbaines plus ou moins transformées au cours des années. Tous les plus grands chanteurs y ont joué de leur partition, de Bob Dylan à Johnny Cash en passant par Dolly Parton , mais c’est effectivement sans doute Nick Cave et son album Murders Ballads qui ont porté le genre aux nues. Ici donc l’artiste hollandais Erin Kirek plonge à son tour dans ces vieilles histoires, dont il a choisi six exemples des plus représentatifs ou des plus inspirants pour sa plume acérée sculptant les pages comme d’autres gravent dans le bois. Un style expressionniste et un travail en clair obscur tout en bichromie qui s’avère effectivement idéaux pour donner corps à une Amérique au tournant du vingtième siècle, marquée par les affres de la guerre, par la crise ou tout simplement par une culture de la violence et du racisme. Le réalisme apporté aux décors, à l’expressivité des personnages, aux détails historiques se marie constamment avec une sensation de glissement vers des ténèbres insondables, de conte terrifiant façon La Nuit du chasseur voir même parfois vers les incertitudes lovecraftiennes.
Vies criminelles
De l’american gothic puissant, inquiétant, frappant et étonnement musical jusque dans le découpage des planches ou les légères déformations des cases. Un art absolument maitrisé, évocateur, lugubre qui défie dès lors l’aspect « fait divers » que pourraient revêtir ces petites historiettes que l’on a souvent déjà l’impression de connaitre sous une forme où une autre. Pretty Polly nous entraine à bord d’un navire où un jeune homme expie sa culpabilité en s’habillant comme la femme qu’il a assassiné pour éliminer les autres marins. Le long voile noir montre les conséquences d’une tromperie et du plan machiavélique mis en place par le mari bafoué pour éliminer l’amant de sa femme. Taneytown évoque la trajectoire dramatique d’un pauvre jeune noir rejeté par sa mère qui met les pieds dans le quartier des blancs où l’accueil ne sera pas des plus chaleureux. Caleb Meyer montre comment d’un acte abject, un viol, une belle chose peut finalement renaitre sous la forme d’un enfant longtemps désiré. Là où pousse les roses sauvages (connu pour le duo Nick Caves / Kylie Minogue) joue la carte de l’arroseur arrosé avec son évadé qui pense profiter d’une simple jeune femme isolée et se rend compte bien trop tard qu’il n’est pas tombé sur la victime attendue. Enfin La Petite Sadie, refrain repris dans maints refrains connus, suit la fuite d’un pauvre type amoureux de Sadie et de l’alcool qui finira par se rendre après une longue cavale, espérant une condamnation à mort, mais finissant sa vie derrière les murs.
Radiographie d’une triste Amérique, reclus, lointaine, pauvre, abandonnée à ses injustices et à sa férocité pathétique, et célébration visuelle d’un genre musicale déjà particulièrement imagé, l’album d’Erik Kriek est une franche réussite. Et en plus du sixième chapitre inédit, cette nouvelle édition plus belle encore (papier épais, dos toilé…) proposé en postface une analyse érudite et passionnante du genre et des origines de chaque titre. Une remise en contexte bienvenue qui rehausse encore leur portée.