LES JEUNES LOUPS
France - 1968
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Genre : Drame
Réalisateur : Marcel Carné
Image : 1.66 16/9
Son : DTS HD Master Audio Français 2.0
Sous-titre : Français pours sourds et malentendants
Durée : 109 minutes
Distributeur : Coin de Mire
Date de sortie : 6 mars 2020
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
Jaquette de « Les Jeunes Loups »
portoflio
LE PITCH
Sur la route qui le ramène de la côte d'azur jusqu'à Paris, Alain embarque Sylvie et noue avec elle une relation prétendument libre à la capitale. Ses combines plus ou moins tordues et vouées à l'échec pour se faire de l'argent, leurs relations parallèles plus ou moins bien acceptées, les ruptures et les retrouvailles dessinent peu à peu un portrait acerbe de la jeunesse des années 1960.
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L'Ancienne vague

C'est par l'une de ses trouvailles les plus atypiques que Coin de Mire enrichit sa prestigieuse collection « La Séance » : un film dirigé par le grand Marcel Carné qui, malgré tout, tranche violemment avec l'esthétique et la mode de ce cinéma personnifié par Jean Gabin que le réalisateur a largement contribué à inventer et à enrichir.

Mais tout cela, c'était dans les années 1930-40, à l'époque du « réalisme poétique » dont Carné fut l'un des fers de lance - sinon son plus brillant représentant. Toute cette période de sa filmographie enchaîne les titres devenus légendaires : Les Enfants du Paradis, Les Visiteurs du Soir, Le Jour se lève, Drôle de drame, Le Quai des Brumes... C'était l'époque de la collaboration fertile avec Jacques Prévert, du cinéma en studio, des aspirations à transcender l'existence misérable du petit peuple par le biais d'un appareillage technique sophistiqué et d'une dimension esthétique ample - qui s'assumait comme telle. Autant de choses pulvérisées par la « nouvelle vague » dès la fin des années 1950, qu'il faille s'en plaindre ou non, d'abord dans les colonnes des Cahiers du Cinéma sous la plume de François Truffaut et d'autres jeunes rédacteurs, puis directement sur l'écran lorsque ces derniers passèrent à la réalisation, faisant voler au passage les codes esthétiques et les acquis techniques jusqu'alors à l'œuvre.

C'est du moins de cette manière que l'histoire officielle fut écrite. Il serait bon, toutefois, de ne pas gommer les nuances par volonté de tout bien ranger à sa place, et de ne pas oublier qu'un renouvellement de génération ne met pas immédiatement les tenants de l'ancienne au placard pour faire place nette. Les Jeunes Loups sort en salle le mois précédent ce qu'il est convenu d'appeler « les événements » de mai 1968. Cette curiosité mise en boîte par un Marcel Carné ayant dépassé la soixantaine se donne à la fois comme une façon pour l'illustre cinéaste de se réinventer radicalement, comme un sacrifice à la mode du moment dans laquelle il ne croit sans doute pas vraiment, et comme une sorte de réponse à Godard ou Rohmer (il emprunte à ce dernier son actrice de La Collectionneuse, Haydee Politoff - à joindre à la longue liste des jeunes espoirs oubliés) : c'est un Carné « post-Nouvelle Vague ». De ce point de vue, son générique pop à la limite du psychédélique, festival de formes arrondies et de couleurs criardes au son de l'excellent Mary, Mary de The Krew, est un choc à lui tout seul et, a priori, nous promet davantage les excès décomplexés d'un Russ Meyer que les rivages désuets de L'Air de Paris ou même du Pays d'où je viens de la décennie précédente, qui fleuraient bon l'arrière-garde façon René Clair. Une influence anglo-saxonne roborative qui injecte un sang neuf à tonton Marcel et le place d'emblée en marge de ses collègues plus « récents », comme si le bonhomme s'affairait davantage à chauffer la place pour Barbet Schroeder et les seventies plutôt qu'à se refaire une jeunesse factice auprès de ceux qui occupent déjà le terrain.

 

désin-carné ?


La volonté d'épouser une certaine modernité pourrait s'avérer louable mais, disons-le tout de go, un grand nombre de spectateurs déchanteront dès les premières minutes face au texte si peu naturel du co-scénariste et (malheureusement !) dialoguiste Claude Accursi, alourdi au-delà du raisonnable par des tonnes de termes argotiques et de tournures ampoulées qui semblent vouloir faire « in » à tout prix mais ne parviennent qu'à ringardiser instantanément les personnages - la preuve en est que les acteurs ont un mal fou à se les mettre en bouche correctement. Voilà LE gros obstacle formel à surmonter avant de pouvoir apprécier l'objet pour ce qu'il est ; d'autant qu'un certain maniérisme dans le texte pouvait très bien fonctionner dans des films précédents de Carné qui prenaient clairement leurs distances avec le naturalisme (on peut aussi penser au perpétuel décalage tonal d'un Jacques Demy, par exemple) ; beaucoup moins dans une œuvre qui semble afficher sa préoccupation d'être en prise avec son époque - et il se trouve qu'ici Carné ne stylise pas énormément l'image, ne flatte pas l'œil du spectateur comme à l'accoutumée ; le goût du jour n'est plus au grand geste de mise en scène, aux compositions visuelles étoffées et aux gros plans ultra-expressifs mais à la « platitude » d'un réel prosaïque et désenchanté.
Dès lors le cinéaste joue avec le feu en s'engouffrant dans ce paradoxe qui consiste, forçant le trait du naturalisme en surface mais effectuant en profondeur le travail propre et carré dont il est spécialiste, à désincarner complètement ses protagonistes et le réel qu'il dépeint. Il faut bien reconnaître qu'au détour de plusieurs séquences, l'équilibre est purement et simplement rompu et que le film se prend un peu les pieds dans le tapis de l'artificialité. Le choix nous appartient : soit considérer que Marcel Carné refuse de prendre parti entre ses réflexes de grand professionnel qui lèche ses images et l'esthétique « nouvelle vague » crue, fébrile, approximative - ce qui aboutit à un film plus opportuniste que sincère - et, de fait, refuser sa proposition en bloc ; ou bien considérer au contraire que la simple incursion de cet auteur mythique dans un univers qui ne lui correspond pas a priori constitue en soi une démarche à part et donne finalement la clé la plus précieuse pour appréhender son récit : on accepte alors la distance, le décalage et le relatif cynisme d'un réalisateur qui compte moins embrasser les élans juvéniles de son temps que commenter, à chaud, ses travers et ses impasses.

Les Jeunes Loups, s'il avait été plus expérimental et plus fougueux - c'est-à-dire, finalement, plus conforme au consensus de l'époque - aurait pu devenir un étendard de la génération « soixante-huitards ». Manque de chance, son commentaire sarcastique et peu flatteur sur ladite génération (assorti d'une conclusion qui tend énormément vers le futur final du Kids Return de Kitano Takeshi) ainsi que la médiatisation des révoltes ouvrières et étudiantes quelques semaines plus tard auront eu raison de sa postérité. Mais le temps joue souvent de manière imprévisible avec les films : à l'époque il était de bon ton de reléguer Carné au « cinéma de papa » et de ne jurer que par Pierrot le Fou. Aujourd'hui beaucoup de cinéastes se damneraient pour avoir accouché des Enfants du Paradis et il n'y a plus grand monde pour rêver de s'appeler Jean-Luc Godard. Hier les étudiants pouvaient mal prendre cette peinture sociale de leurs mœurs - avec ce jeune loup arriviste et ce beatnik échevelé qui appartiennent finalement au même milieu (celui des jeunes bourgeois vaguement rebelles au système qui peuvent rentrer chez maman quand ça les arrange), cette jeune fille libérée qui finalement ne l'est pas tant que ça, cette envie de dynamiter la sclérose dans laquelle s'est engluée la génération précédente pour finalement créer la même chose, « en mieux »... Aujourd'hui, le monde néo-libéral que l'on connaît et qu'auront laissé derrière eux ces jeunes loups devenus des aînés respectables donne cent fois raison, avec toutes les réserves que l'on aura pu formuler concernant le style, au propos de Carné et à son point de vue de vieux monsieur...

Morgan Iadakan












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Image :
Bien que le film soit l'un des moins ébouriffants de son auteur d'un point de vue plastique, les images de Carné brillent de mille feux dans cette restauration 2K initiée par SNC (société productrice du film) dont on peut saluer le geste. Teintes très nuancées, bruit numérique très atténué, couleurs vives éclatantes lorsqu'il y en a, grande netteté des textures, grain du 35mm Eastmancolor impeccablement restitué... On aimerait toujours voir les films oubliés (voire boudés) traités avec autant d'égards au moment de les faire revenir sur le marché - et même si dans l'inconscient collectif Marcel Carné évoque irrésistiblement le noir & blanc et semble coincé dans le cinéma de l'entre-deux-guerres et de l'Occupation, cette édition de ses Jeunes Loups montre avec brio qu'il avait très bien su se couler dans les évolutions techniques d'après-guerre.

 


Son :
Mixage clair tant dans les séquences minimalistes que dans les moments plus complexes, aucun souffle, toutes les couches sonores sont toujours nettes, parfaitement perceptibles et harmonisées, avec une dynamique et une profondeur appréciable.

 


Interactivité :
Comme toujours chez l'éditeur, l'option visionnage du film en mode « séance » ou l'option film seul - avec actualités et réclames d'époque en bonus séparés - sont toutes deux proposées. Les actualités Pathé en question d'avril 1968 (14ème semaine) n'anticipent aucunement le grand mouvement social à venir, évoquant le décès de Youri Gagarine et le problème des élections belges en passant par un portrait du chanteur Giani Esposito. Concernant le film lui-même, c'est comme toujours le packaging qui remplit parfaitement son office avec l'affiche originale, les dix photos de production au format « carte postale » et le livret qui reproduit divers éléments de travail et de production (le synopsis, des photos de dossier de presse, le découpage technique des premières séquences, etc.)

Liste des bonus : Journaux des actualités d'avril 1968 ; Réclames de 1968 ; Bande-annonce du film ; Bandes-annonce de la collection ; Dix reproductions de photos d'exploitation ; Reproduction de l'affiche d'époque ; Livret reproduisant des documents d'époque.

 
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