MO'BETTER BLUES & JUNGLE FEVER
Etats-Unis - 1990 / 1991
Image plateforme « Blu-Ray »
Image de « Mo'Better Blues & Jungle Fever »
Réalisateur : Spike Lee
Image : 1.85 16/9
Son : Français & Anglais DTS-HD Master Audio 2.0
Sous-titre : Français
Durée : 261 minutes
Distributeur : Elephant Films
Date de sortie : 7 juillet 2020
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
Jaquette de « Mo'Better Blues & Jungle Fever »
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LE PITCH
Un trompettiste de jazz virtuose perd le contrôle de son existence, entre rivalités, amours compliqués et magouilles de manager / Un architecte noir à la carrière prometteuse, marié et père d'une petite fille, tombe amoureux d'une jeune femme blanche …
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Black Lives Matter

2020 est une année étrange pour le monde entier, et en particulier pour Spike Lee. Le cinéaste aurait dû présider le Festival de Cannes mais la pandémie de COVID-19 en aura décidé autrement. Il lui reste donc à savourer la sortie (que l'on espère couronnée de succès) de son nouvel opus, Da 5 Bloods, exclusive à Netflix, mais aussi à méditer sur les tensions raciales qui secouent à nouveau les États-Unis. Un contexte explosif qui permet un regard nouveau sur son œuvre engagée, notamment au travers de Mo'Better Blues et Jungle Fever, deux films réédités en simultané par Elephant Films.

Le succès public et critique de Do The Right Thing en 1989, chronique d'une journée d'été où un quartier de Brooklyn va finir par s'embraser, est loin de rassasier la rage de filmer qui anime Spike Lee. Son œuvre ne fait pour ainsi dire que commencer. Mais il choisit pourtant d'enchaîner avec un sujet (en apparence) moins polémique, plus apaisé. Le jazz est au cœur de Mo'Better Blues, portrait contrasté d'un artiste obsessionnel campé par un Denzel Washington au sommet de son charisme et de sa beauté. Sans trop creuser la matière, on serait vite tenté de comparer le film au Cotton Club de Francis Ford Coppola et au New York, New York de Martin Scorsese. Ce serait pourtant faire fausse route, en dépit de quelques points communs. Les mésaventures de Bleek Gilliam, de ses conquêtes féminines, de son quintet (où se détache la silhouette puissante d'un rival nommé Wesley Snipes) et de son impresario, accroc aux paris sportifs, sont pour Spike Lee l'occasion d'aborder de nombreux sujets personnels. La figure du père, la passion dévorante d'un art qui, sous sa forme ultime, serait le mélange parfait de l'improvisation et de la maîtrise (il en va ainsi, chez Spike Lee, de la musique comme du cinéma), Brooklyn et la nécessité de filmer et de dépeindre les afro-américain(e)s en s'éloignant des clichés et des préjugés. Mais il est une thématique qui, avec le recul, prend le pas sur toutes les autres : la réappropriation culturelle. À qui appartient le jazz ? Son écoute, son exploitation, son «embourgeoisement» par une élite blanche ne mérite t-elle pas d'être remise en cause ? De long en long, en multipliant les effets de style, Spike Lee replace le jazz dans son élément naturel, l'émulation permanente de la culture noire. Et le générique de fin, faisant suite à un long épilogue aux allures de grande saga familiale et qui évoque déjà celui du futur 24 heures avant la nuit, d'enfoncer le clou avec le morceau « Jazz Thing » interprété par Gangstarr, Kenny Kirkland et et Robert Hurst, étonnante fusion de hip-hop, de funk et de jazz La messe est dite.

 

La couleur des sentiments


Brièvement évoquées au détour d'une poignée de scènes et de personnages de Mo'Better Blues, les questions de l'amour interracial et de la drogue forment le noyau dur de Jungle Fever, un drame d'une densité telle que l'on se demande encore comment Spike Lee est parvenu à ne jamais se perdre en route. Jungle Fever ne raconte pas une histoire mais au moins trois qui s'emboîtent (à peu près) harmonieusement et permettent au cinéaste de livrer un état des lieux fiévreux et intimiste d'une société américaine incapable de se défaire de ses nombreux paradoxes. Même - et surtout ! - les plus meurtriers.
La romance adultère qui se créé, souffre et se fissure, entre les personnages de Flipper Purify (Wesley Snipes, impérial) et Angie Tucci (Annabella Sciorra, digne et touchante) est un révélateur des pressions sociales, ethniques et religieuses qui, inlassablement, se liguent contre l'harmonie des corps et des sentiments. Évoquée avec une puissance foudroyante au détour d'une scène profondément anxiogène, la violence policière et le racisme qui la sous-tend s'invitent également à la longue liste des empêcheurs de s'aimer en rond.
Dans le sillage de cet amour impossible, Spike Lee fait le choix risqué de s'attarder sur Gator, frère aîné de Flipper, junkie pathétique auquel Samuel L. Jackson confère une crédibilité troublante (et qui s'explique par le fait que l'acteur sortait tout juste de désintoxication), et sur Paulie Carbone, amant éconduit d'Angie Tucci interprété par un John Turturro très très loin de ses tics de jeu habituels. Deux parenthèses. La première est biblique (Caïn, Abel et Abraham), la seconde est symbolique (l'autre face d'un liaison interraciale, maltraitée mais sans doute promise à un bel avenir).

Préambule au monumental Malcolm X, Jungle Fever est une œuvre qui ne se digère sans doute pas facilement, nécessitant de multiples visionnages, mais dont l'intégrité, la complexité et la lucidité nous rappellent à quel point le mal qui ronge la société américaine est la somme de préjugés tenaces et un cycle sans fin qui ne se brisera sans doute pas de sitôt. Une évidence, pourtant : depuis plus de trente ans, Spike Lee se pose et nous pose les bonnes questions. Il suffit d 'écouter. Et de regarder.

Alan Wilson









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Image :
Du matériel fourni par Universal, Elephant tente de tirer le meilleur parti. Combinant des teintes rouges, bleues et dorées, la photo d'Ernest Dickerson est parfaitement restituée sur Mo'Better Blues quoique la définition semble lissée et certaines des scènes les plus sombres souffrent d'une compression un peu limite. Un problème qui s'accentue sur Jungle Fever avec un voile rouge plus ou moins omniprésent qui lisse le grain et fait perdre en contrastes. Seule la scène hallucinante du Taj Mahal, gigantesque squat à junkies baignant dans la sueur, la crasse et une lumière diffuse, échappe à ces reproches. Le plus gros problème vient toutefois d'un générique de fin très instable et par moments carrément illisible.

 


Son :
Chaque film propose deux mixages foncièrement différents dans leurs priorités. Sachant que la musique est ici un élément essentiel, on vous recommandera chaudement de vous tourner vers les versions originales, plus équilibrées en décibels et aux basses moins artificielles que sur les versions françaises, mixées bien trop hautes en terme de dialogue et d'ambiances de rues. A l'inverse de la section images, l'avantage va ici à Jungle Fever qui offre un rendu particulièrement dynamique de la bande originale composée par Stevie Wonder.

 


Interactivité :
Chaque film est agrémenté d'une entretien vidéo animé par Régis Dubois, auteur d'un ouvrage sur le réalisateur (« Spike Lee, un cinéaste controversé ») dont il ne loupe pas une occasion de faire la promo. Si les néophytes y récolteront quelques infos précieuses, force est de constater que la caméra intimide l'auteur qui parle un peu trop vite, au point de s'emmêler un tantinet les pinceaux et de ne pas faciliter la compréhension. Un accroc compensé par une érudition indiscutable. Jungle Fever propose en sus un making of d'époque un peu léger où il est amusant de constater à quel point Universal semble marcher sur des œufs pour vendre une œuvre au sujet aussi sensible. Pour le reste, les belles habitudes d'Elephant perdurent avec l'ajout d'un livret et de jaquettes réversibles.

Liste des bonus : Le film par Regis Dubois (auteur de « Spike Lee, un cinéaste controversé »), Making-of (Jungle Fever), Bande-annonces d'époque

 
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