KOKO-DI KOKO-DA
Danemark, Suède - 2019
Image plateforme « DVD »
Image de « Koko-Di Koko-Da  »
Genre : Fantastique
Réalisateur : Johannes Nyholm
Image : 1.85 16/9
Son : Suédois Dolby Digital 5.1 et 2.0
Sous-titre : Français
Durée : 93 minutes
Distributeur : Blaq Out
Date de sortie : 18 février 2020
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
Jaquette de « Koko-Di Koko-Da  »
portoflio
LE PITCH
Alors qu'ils s'apprêtent à lui offrir pour son anniversaire une petite boîte à musique qu'elle vient de repérer dans une vitrine, un homme et une femme doivent faire face au décès soudain de leur fille Maja. Trois ans plus tard, partis faire du camping pour donner une dernière chance à leur couple miné par ce traumatisme, c'est un nouveau cauchemar qui commence pour eux.
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Lost Forest

Distribué par ESC, on retiendra surtout que Koko-Di Koko-Da est une édition Blaq Out - à qui l'on doit entre autres les sorties inespérées de Fires on the Plain et Tetsuo : The Bullet Man de Tsukamoto Shin'ya, l'étonnant Cheval de Turin ou encore We are the flesh et pas mal d'autres perles joyeusement déviantes. Tout ça pour dire que le second long-métrage de Johannes Nyholm ne déroge pas à la politique radicale du label et y trouve parfaitement sa place.

Il est, pour un cinéaste, une façon de jouer la carte du surréalisme en rendant si mystérieux ses concepts et si séduisante son esthétique que le spectateur en restera toujours dans une position d'hésitation ou, pour le moins, de déséquilibre travaillant à son bénéfice. Prenons par exemple le Lost Highway de David Lynch ou son Mulholland Drive. : les spectateurs se composent à peu près de ceux qui rejettent ces films parce qu'ils les considèrent comme incompréhensibles et en sont irrités ; de ceux qui pensent (à tort, de toute manière) les avoir parfaitement compris et se divisent entre le groupe qui affecte sa supériorité sur les films et s'en détache, et celui qui affecte sa supériorité sur les spectateurs ignorants et s'en délecte ; enfin de ceux qui, conscients de ne détenir qu'une partie plus ou moins infime de ces deux objets (partie dont ils sont au moins aussi responsables que Lynch), les regardent d'un œil qui peut aller de l'amusement condescendant à la fascination obsessionnelle. En tout cas l'éventuel succès de ce genre de métrages et l'aura dont ils bénéficient reposent-ils toujours sur un pari - plus qu'un « contrat » - avec les spectateurs : celui de leur positionnement par rapport au non-dit, à l'abstrait, au symbolique, à la modernité, à la frustration, et de leur acceptation de toutes ces notions lorsqu'ils se retrouvent face à un écran. Lynch, notamment, prend souvent un malin plaisir à distribuer des clés et à condamner les portes qu'elles devraient logiquement ouvrir, injectant assez de force poétique à ses séquences pour que l'attraction s'opère malgré tout.
Le parti-pris de Koko-Di Koko-Da, qu'on pourrait facilement assimiler à ce genre de cinéma, est pourtant tout différent. Il en a les atours oniriques, bizarres et conceptuels avec ses personnages de cirque mi-grotesques mi-terrifiants, sa boucle temporelle qui ramène toujours les protagonistes à leur point de départ et son décor qui interdit tout repère fixe... sauf qu'il livre ses clés dès les premiers plans, s'ancre dans un univers visuel quelque peu aride et n'ajoute jamais aucun rebondissement qui dépasserait son concept initial et rendrait ce dernier plus riche et plus ludique. Nyholm, en se limitant ainsi, se tire potentiellement une balle dans le pied dans le sens où il interdit à son film de bénéficier de cette aura mystérieuse, attirante, dont on parlait plus haut et qui finit toujours par racheter le film peu ou prou en le transformant en sujet de conversation inépuisable. On reconnaît-là, peut-être, l'esprit d'un réalisateur décidément taillé pour le court-métrage qui préfère l'efficacité brutale d'une idée simple aux développements intellectuels ou narratifs de cette idée (c'était déjà le cas dans son déchirant premier long Jätten - Le Géant - à la durée, là encore, assez brève).

 

l'éternel retour


Jätten était déjà une parabole sur le déchirement et les conséquences qu'implique, dans toute sa vie future, le fait d'être coupé d'une partie de soi aussi essentielle qu'une mère ou un enfant. Johannes Nyholm semble obsédé par cette chose donnée comme surréaliste, insurmontable, qu'est le deuil d'une personne qui nous a / à qui on a donné la vie. Dans Jätten c'était un enfant privé de sa mère, devenu autiste et d'apparence difforme qui traînait dans son sillage l'expression gigantesque de toutes ses émotions - une surcharge symbolique assumée traitée avec le même mélange d'esthétisme et d'hyper-réalisme que l'on retrouve dans Koko-Di Koko-Da dosé différemment. Dans ce dernier, l'angle de vue est celui du cauchemar : parti faire du camping sauvage avec sa moitié, en pleine forêt, alors qu'il n'est jamais parvenu à surmonter le décès de sa fille, un homme va se retrouver assailli par trois personnages hauts-en-couleur flanqués de leurs chiens et précédés d'un étrange chat blanc. Se réveillant immanquablement au moment de sa propre mort et/ou de celle de sa compagne, il doit affronter encore et toujours la répétition du cauchemar et s'efforcer d'y trouver une issue.
Comme chez Lynch, Jodorowsky ou parfois Dario Argento, le film choisit d'arpenter la pente savonneuse du symbolisme et de la psychanalyse ; comme eux il crée des personnages-fonction, des situations-clés et un univers à tiroirs pour susciter crainte, malaise et étonnement. Sans doute est-il plus proche de Jodorowsky que des autres, eu égard à son filmage brut (beaucoup de caméra portée, une photographie naturaliste...) et à ses péripéties sordides mises en scène de façon décomplexée mais sobre, sans mise à distance ni effets de style. Mais le film s'éloigne de tous ces cinéastes en ceci qu'il refuse la complexité de surface et ne transforme jamais son postulat en jeu de piste pour le spectateur : ce dernier assiste à un cauchemar. Point-barre. Sans qu'on le prenne jamais par la main, il n'a d'autre choix que d'accepter la mécanique violente du cauchemar avec ses ellipses, son défaut de logique qui n'en dissimule aucune autre, ses zones d'ombre absolue... Faisant fi d'un récit classique dans lequel pourrait s'ancrer ledit cauchemar et qui nous servirait de socle, Nyholm ne semble garder de la narration onirique que sa dimension la moins cinématographique, la plus inconfortable pour son public. On sait d'emblée à quoi on assiste, et le sentiment le plus évident pendant le visionnage du film est probablement celui de l'impuissance. Est-ce si étonnant ? Sur quoi travaille ici le réalisateur sinon sur un trauma impossible à réparer, sur lequel il est interdit de revenir - la mort d'un enfant - et qui ne demande qu'à être ressassé jusqu'à la folie ?

En fait de psychanalyse, c'est plus profondément sur le plus complexe et le plus mal compris des concepts nietzschéens que se fonde Koko-Di Koko-Da : celui de l'éternel retour du même, qui - schématiquement - invite chacun à envisager son existence comme une succession d'événements qu'il n'est que d'accepter, d'aimer, d'embrasser quels qu'ils soient, parce qu'ils sont advenus, adviennent, et adviendront encore à l'infini jusqu'à la fin des temps. Si les événements en questions sont infiniment douloureux, la lutte contre la peine qu'ils inspirent peut s'apparenter à un long cauchemar sans issue, c'est la thèse de Nyholm qui fournit en dernière instance, à pas de loups et sans conclusion péremptoire, de réelles portes de sortie via quelques détails importants qu'il s'agira de méditer. Avec son titre aux allures de comptine (pas si) innocente (que ça), Koko-Di Koko-Da est peut-être, avant tout, un film sur l'Inéluctable.

Morgan Iadakan
























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Image :
La tenue générale de la mise en scène ne brillant pas toujours par son esthétisme, on pourrait presque dire que le niveau de résolution du dvd (avec cette tendance, déjà à l'époque des tournage en pellicule, à lisser le grain de l'image pour le faire bifurquer vers une texture très « vidéo ») accroît le malaise distillé par le film plutôt qu'il ne le dessert. Rendant relativement approximatives les séquences de nuit, ternes les scènes de crépuscule et glauques les scènes au petit matin (tout cela constituant plus de 80% du métrage), le format participe plutôt bien à l'immersion. L'absence d'une image en haute définition est surtout regrettable pour les quelques séquence d'animation dont le réalisateur s'est fait une spécialité et qui, nonobstant leur simplicité, gagneraient à briller de mille feux. Néanmoins, sur l'échelle de ce que peut offrir la basse définition, le transfert du film est irréprochable et même parfois bluffant.

 


Son :
Comme l'image, pensée pour donner l'impression d'une captation brute du réel (ou de l'irréel en l'occurrence), le son est travaillé à la manière d'un matériau mal dégrossi, avec ses écarts de volume agressifs, ses ambiances sonores naturalistes et son utilisation parcimonieuse mais saisissante de la musique. Plus enveloppante et moins lourde que la version stéréo, la piste 5.1 ne neutralise que peu l'impact de certains effets et garantit, bien sûr, une immersion générale plus efficace.

 


Interactivité :
Rien de ce que l'on appelle traditionnellement « bonus » dans cette édition : ni interview, ni making of... MAIS, pour notre plus grand plaisir, trois courts-métrages passionnants (deux indépendants, en fait, et une série de courts formant une unité et intitulée The Tale of Little Puppetboy) qui font montre de l'inventivité et de la liberté de ton de leur créateur. Dreams from the Woods, notamment, constitue la matrice formelle des séquences d'animation présentes au sein du long-métrage qui nous intéresse ici. À ce compte-là, autant dire qu'on se passe sereinement d'autres documents plus conventionnels.

Liste des bonus : 3 courts métrages de Johannes Nyholm : Las Palmas (2011, 13') ; Dreams from the Woods (2009, 9') ; The Tale of Little Puppetboy (2008, 14')

 
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