LES DAMNéS
The Damned / These are the Damned - Royaume-Uni - 1962
Image plateforme « Blu-Ray »
Image de « Les Damnés »
Réalisateur : Joseph Losey
Musique : James Bernard
Image : 2.35 16/9
Son : DTS HD Master Audio Anglais 2.0 mono
Sous-titre : Français
Durée : 86 minutes
Distributeur : ESC Distributions
Date de sortie : 4 février 2020
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
Jaquette de « Les Damnés »
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LE PITCH
Dans une ville portuaire britannique, les destins séparés d'un touriste américain, d'un jeune voyou, de sa sœur cherchant à fuir son emprise, d'une sculptrice venue renouer avec l'inspiration, de son insaisissable amant et d'un groupe d'enfants assujetti à un programme expérimental secret vont converger inexorablement vers la même révélation glaçante.
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La Minute de vérité

L'éditeur ESC poursuit son exploration en mediabooks des maisons-mères de l'horreur britannique Hammer et Amicus, avec un titre pour le moins marginal, fort loin des momies et maisons hantées habituelles. De quoi surprendre (dans le bon sens !) l'amateur de la firme mythique qui avait donné une deuxième jeunesse cinématographique à Dracula et à la créature de Frankenstein à la fin des années 1950.

 

Techniquement, Les Damnés pourrait être cité comme exemple de ce que le cinéma a perdu lors de ses dernières mutations : victime d'une tendance générale à allonger la durée des films au-delà du nécessaire, et de plus en plus envahi par le « faux rythme », le film de genre contemporain en oublie trop souvent le caractère incisif, subversif et brutal par lequel il s'est toujours démarqué. À côté de ça, il y a presque soixante ans, Joseph Losey subvertissait lui-même le film de genre avec sa griffe d'auteur obsessionnel en racontant à la fois l'histoire d'une jeune femme qui, avec l'aide d'un voyageur plus âgé, tente de s'extirper du milieu toxique dans lequel son frère - délinquant jaloux - la retient depuis toujours ; d'un groupe d'enfants tenus au secret au large d'une côté isolée et qui s'efforcent comme ils le peuvent de pallier à l'austérité de leur existence ; d'une artiste tourmentée, de son regard sur le monde et de ses rapports ambigus et stériles avec un homme qui ne cesse de lui échapper ; d'un mystérieux projet aux enjeux sidérants et autour duquel tout ce petit monde va se trouver réuni... et tout cela en moins d'une heure et demie ! Ce qui passerait aujourd'hui pour un tour de force était alors le simple signe d'un savoir-faire dans l'écriture et le montage, quasiment le minimum requis pour un professionnel. Afin d'orchestrer ce chassé-croisé complexe, le cinéaste use tour à tour de méthodes aux antipodes les unes des autres, privilégiant tantôt une fluidité d'écriture typique du film choral qui permet de passer en une seule séquence du point de vue d'un personnage à celui d'un autre et de faire bifurquer le récit en douceur (on pense notamment aux Inconnus dans la ville de Richard Fleischer), tantôt un sens de la syncope percutante qui, une fois le cadre établi, nous en arrache violemment pour nous jeter dans un autre, semant une confusion dont le film se nourrit énormément.

À ce titre, l'ouverture est un modèle, qui nous fait glisser doucement sur une plage déserte, rendue peu à peu menaçante par les accents caractéristique de la somptueuse musique signée James Bernard (compositeur-phare de la Hammer qui déchaîne ici, progressivement, toute la houle souterraine de cette mer d'huile) jusqu'à deux sculptures macabres surplombant l'horizon, nous baignant ainsi dans la tradition classique du récit horrifique... avant de nous immerger sans transition dans un décor urbain au son de la chanson Black Leather Rock qui, à elle seule, induit une juvénilité et un ancrage social tout à fait contemporains, évoquant presque la frénésie à venir du cinéma de Russ Meyer - sans pour autant que Losey brise l'unité de sa mise en scène et de son montage chirurgicaux. Ainsi chaque minute révélera d'une manière ou d'un autre une vérité importante sur un aspect du script (une thématique, un personnage, une réalité sociale sous-jacente...), sans aucune fioriture mais sans pour autant qu'on ait le sentiment de parcourir un catalogue en diagonale. La maîtrise du tempo est l'une des très grandes qualités de Losey ; ici chacun des protagonistes semble successivement imposer le sien et la spécificité du film vient en partie de cette confrontation de rythmes qui viennent se perturber les uns les autres. Les personnalités contradictoires des interprètes y participent activement : le flegme de Macdonald Carey, la morgue de Shirley Anne Field (imposée au réalisateur, mais on ne viendra définitivement pas s'en plaindre !), la force tranquille du vétéran Alexander Knox, la violence latente d'un Oliver Reed en début de carrière mais qui bouffe déjà l'écran, enfin la mélancolie racée de Viveca Lindfors dans le rôle de la sculptrice Freya - personnage le moins présent à l'écran, dont l'humeur cyclothymique et désespérée va pourtant finir (mais est-ce un hasard...?) par étendre son ombre sur le film entier.

 

black list / white slavers


Le parcours artistique de Joseph Losey aura été à la fois un terrain miné (puisqu'après un début de carrière prometteur il fut l'un de ces auteurs maudits blacklistés par les studios durant la triste époque du maccarthysme en raison de sa proximité avec le parti communiste) mais également, malgré ou à cause de cela, un incroyable numéro de voltige en état de grâce perpétuelle qui prend son élan dans le Hollywood classique, bondit vers l'Italie au début des années 1950 avec Un homme à détruire au titre français évocateur, effectue par défaut la plupart de ses figures libres en Angleterre - passant donc par la case « Hammer » - puis s'épanouit de façon virtuose (suite à la palme d'or du Messager à Cannes et à L'Assassinat de Trotsky) sur le territoire français dans les années 1970 avec notamment le césar du meilleur film pour Monsieur Klein, la mise en scène ample de Don Giovanni et les compositions saisissantes d'Isabelle Huppert et Jeanne Moreau dans La Truite. Cinéaste sans frontières, donc, et paradoxalement obsédé par l'idée de frontière comme tous les grands expatriés involontaires, car entre-temps il aura assuré bon nombre de coproductions franco-italienne ou franco-britanniques, raconté l'URSS à travers l'exil de Léon Trotsky au Mexique (on ne manquera pas d'y voir le spectre de son propre déracinement), tourné des productions très disparates dans plusieurs pays, et adapté brillamment Henrik Ibsen - dramaturge norvégien ! En dernier lieu Steaming viendra rappeler que la géographie n'a pas le monopole de ces barrières que les êtres humains érigent entre eux, et qu'ayant gardé un pied de chaque côté de la Manche dans les dernières années de sa vie, rien n'interdit à Losey un ultime geste britannique avant de tirer sa révérence.

Cinéma de l'exil et des frictions sociales, donc. Les protagonistes de Losey sont très couramment en butte à la caste, à la nation et/ou à la culture au sein desquelles il les parachute et s'en trouvent, le plus souvent, violemment évacués - c'est tout juste s'ils parviennent à conserver, avec de la chance, leur simple personnalité d'être humain qui menace toujours de se trouver broyée par l'impitoyable machinerie du monde. En filigrane, la vraie frontière indélébile, infranchissable, que trace le réalisateur dans ses récits est sans doute celle dont il aura fait lui-même l'expérience de la manière la plus douloureuse : celle entre le réseau des oppresseurs aux dangereuses ramifications souterraines d'un côté, et de l'autre les quelques individus anachroniques, intempestifs, dont la seule liberté se borne bien souvent à préférer périr (ou dépérir) plutôt que se soumettre à une norme jugée par eux inacceptable. La posture de ces derniers, qu'ils en soient responsables ou non, porte intrinsèquement leur propre condamnation. Un cinéma aux perspectives pas franchement réjouissantes, donc, mais éternellement d'actualité... Les Damnés, film choral, voit carrément se repousser entre elles les différentes forces en présence, oppressives ou rebelles, sans finalement qu'aucune d'elles en sorte indemne, non sans ajouter à ces obsessions courantes du réalisateur l'idée (également récurrente chez lui) de conflit générationnel.

Le cinéma de Losey est depuis toujours un cinéma de damnés, de condamnés. Lorsqu'il accouche enfin d'un film qui porte ce titre, il est naturel de le voir condenser et pousser au paroxysme sa vision désespérée du monde.

 

Morgan Iadakan














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Image :
D'un noir et blanc satiné et lumineux dont le riche camaïeu de gris, propre à susciter malaise et mélancolie à lui tout seul, était privilégié par le fantastique des années 1960 - très loin des délires expressionnistes des années 1930/40 chez Universal -, la pellicule des Damnés affiche ici une netteté et une brillance impeccables à 98%. On rangera dans les 2% restants quelques vagues imperfections non gommées sur les plans les plus éclairés, une ou deux sautes d'image et quelques très légers flous à très longs intervalle. Autant dire rien du tout au vu de la qualité générale. L'irrésistible spleen qui imbibe peu à peu le métrage n'aura jamais été aussi immersif visuellement.

 


Son :
Parfaitement claire et relativement dynamique, la version originale - seule option disponible - sert très bien l'important travail sur les atmosphères, soulignant de façon saisissante chaque effet de cassure d'une bande-son qui constitue, outre les excellents dialogues, une véritable narration souterraine.

 


Interactivité :
La présentation de la firme Hammer par Nicolas Stanzick n'apportera pas grand-chose aux passionnés mais constitue une bonne introduction pour les spectateurs néophytes et leur permettra notamment de comprendre à quel point Les Damnés est beaucoup plus un Losey qu'un « Hammer » dans l'âme. Quant à l'intervention de Noël Simsolo, parfaite de bout en bout, tout le monde y trouvera son compte tant le bonhomme, avec sa pertinence et son érudition habituelles, balaye de façon quasi exhaustive la carrière riche et tortueuse de Joseph Losey. Une efficacité et une passion que l'on aimerait voir plus souvent !

Liste des bonus : Présentation de la Hammer (par Nicolas Stanzick) ; Entretien avec Noël Simsolo.

 
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