ROMAN PORNO 1971-2016 : UNE HISTOIRE éROTIQUE DU JAPON
Japon - 1971 / 2016
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Genre : Drame, Erotique
Musique : Divers
Image : 2.35 16/9
Son : Japonais DTS-HD Master Audio 2.0, Mono et 5.1
Sous-titre : Français
Durée : 784 minutes
Distributeur : Elephant Films
Date de sortie : 17 décembre 2019
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
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LE PITCH
De la période faste du Roman Porno à une série d'hommages récents, vue d'ensemble sur la révolution érotique de la Nikkatsu, le plus ancien des studios de cinéma japonais…
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Préliminaires

Il y a bientôt dix ans, Wild Side lançait une collection nommée « L'Âge d'or du Roman Porno Japonais ». Soit une trentaine de films issus du catalogue de la Nikkatsu et édités en DVD dans de belles copies restaurés mais malheureusement sans suppléments. Visiblement, l'éditeur avait fait le choix d'un public déjà familier du genre. Aujourd'hui, Elephant Films rend à son tour hommage au Roman Porno avec un éventail de titres certes moins fourni mais la démarche n'est pas tout à fait la même. Cinq films de la décennie 1972/1982, cinq « reboots » tournés en 2016 confiés à une nouvelle génération de cinéastes, le tout en haute-définition avec une palanquée d'entretiens, d'analyses et de témoignages. Le coffret se veut instructif, excitant et plus si affinités. Dissection de l'événement vidéo de cette fin d'année.

Fondé en 1912, le studio Nikkatsu a traversé deux guerres mondiales et de nombreuses crises internes, s'affirmant avec des productions prestigieuses confiées à des auteurs reconnus. Parmi les grands noms ayant arpenté les plateaux du vénérable studio, on peut citer Shohei Imamura ou encore Seijun Suzuki. Bien avant, la Nikkatsu peut aussi s'enorgueillir d'avoir mis le pied à l'étrier à Shôzô Makino, surnommé « le Père du cinéma japonais » et pourvoyeur de jidai-geki (films historiques) fondateurs. C'est dire l'importance de la firme dans le paysage cinématographique nippon.
Pourtant, en 1971, tout faillit s'arrêter. Au bord de la faillite, la Nikkatsu prit une décision radicale et audacieuse en s'engouffrant dans la brèche des pinku eiga, films érotiques bon marchés à la popularité grandissante et valeur refuge pour une poignée de cinéastes indépendants dont le très politisé Koji Wakamatsu (Quand l'embryon part braconner, Les Anges violés). Soucieux de se démarquer de ces productions fauchées (mais inventives), le studio ouvre ses plateaux et donnent accès à des techniciens chevronnés à ceux qui accepteraient de se plier aux règles du jeu : une scène de sexe toutes les dix minutes pour une durée comprise entre 60 et 70 minutes et un budget restreint qu'il est interdit de dépasser. Si les auteurs les plus respectables ainsi que certains cadres quittent la Nikkatsu, outrés de devoir se rabaisser à filmer de la nudité pour faire bouillir la marmite, de nombreux assistants réalisateurs sautent sur l'occasion pour accomplir leur rêve de cinéma. Car tant que les films comportent la quantité de sexe requise, la liberté de ton et d'expression est totale. C'est d'ailleurs cette liberté avec un grand L, conjuguée au savoir-faire de professionnels formés à l'école d'un cinéma de prestige, qui a forgé l'identité de ce courant propre à la Nikkatsu : le Roman Porno.
Avec son millier d'œuvres tournées entre 1971 et 1988, le Roman Porno fut la bouffée d'oxygène d'un studio aux abois. Mais, comme pour le porno américain et français, jadis tout aussi passionnant, le genre a souffert de la concurrence de la vidéo, plus extrême et moins coûteuse, le forçant à déposer les armes. Restent les films. Elephant Films nous proposent une sélection de cinq joyaux de cette glorieuse époque. Une question se pose au néophyte tout excité : dans quel ordre les découvrir ?

 

éloge de la chair


Disons-le d'emblée, le choix d'un visionnage chronologique manque de saveur. Le caractère foncièrement anti-conformiste de ces œuvres incite au contraire à y aller à l'instinct. Pas de règles, camarade. L'ordre dans lequel nous avons chois d'aborder les films n'est donc pas gravé dans le marbre et il en vaut bien n'importe quel autre.
À tout seigneur, tout honneur, attaquons avec un doublé signé Tatsumi Kumashiro, seul réalisateur a connaître les honneurs de figurer deux fois dans le coffret, malheureusement au détriment de l'indispensable de Chûsei Sone, LE grand absent du jour. Par chance, Les Amants mouillés (Koibito-tachi wa nureta, 1973) et L'Extase de la rose noire (Kurobara shôten, 1975) sont déjà des morceaux conséquents. Héritier de la Nouvelle Vague française et puisant une bonne part de son inspiration et de son style chez Godard et Antonioni, Kumashiro fut l'un des talents du Roman Porno les plus appréciés du public et de la critique. Caractérisé par de longs plans séquences, une conscience sociale bien réelle, une représentation particulièrement « physique » des scènes de sexe et des écarts surréalistes jouissifs (la fameuse partie de saute-mouton mâtinée de strip-tease dans Les Amants mouillés), le style de Tatsumi Kumashiro dévore jusqu'à la notion d'intrigue et de rythme et invite au vagabondage des sens et à l'abandon à un désir fiévreux. Ses deux films présentent en outre un aspect méta non négligeable, Les Amants mouillés mettant en scène les employés d'un cinéma porno de province et L'Extase de la rose noire tournant autour d'un réalisateur opiniâtre de pinku eiga. Dernier motif de satisfaction, la présence de l'emblématique (et magnifique!) Naomi Tani, en rupture avec son image d'égérie SM des bandes tordues de Masaru Konuma.

Puisque l'on parle de Masaru Konuma et de rupture, enchaînons avec Lady Karuizawa (Karuizawa fujin, 1982). Produit pour les dix ans du Roman Porno, ce drame bourgeois enfreint quelque peu les règles de son genre d'appartenance avec un budget et une durée un peu plus élevés que la moyenne. Quelque part entre Renoir, Bunuel et Verhoeven, cette histoire d'amour impossible entre une riche épouse délaissée et un jeune homme rêvant de s'élever dans la société démontre toute la maîtrise du cadre de Konuma et taille un costard à l'ascenseur social nippon.
De la sophistication et de la perversité, on en retrouve également une bonne dose au menu d'Angel Guts: Red Porno (Tenshi no harawata : Akai inga, 1981) réalisé par Toshiharu Ikeda et écrit par Takashi Ishii, d'après son propre manga. Le futur réalisateur d'Evil Dead Trap livre un pur exercice de style digne du Brian de Palma des grands jours avec jeu du chat et de la souris dans le métro de Tokyo, voyeurisme, travail sur la couleur et la présence surprise d'un tueur et violeur en série pas piqué des hannetons. Avec son érotisme de plus en plus frontal et décomplexé, ce film, le quatrième volet d'une sous-franchise, est l'exemple même de la course à la surenchère entre la Nikkatsu et le marché de l'Adult Video (AV pour les intimes).
Maître de cérémonie des Nuits Félines à Shinjuku (Mesunekotachi no yoru, 1972), Noboru Tanaka permet de conclure cette première partie du voyage au sein du Roman Porno sur une note plus légère. Même si tout n'est pas rose, entre le destin tragique d'un jeune homosexuel en plein trouble et la montée de plus en plus inquiétante d'un capitalisme sans morale, cette chronique perpétue les explosions pop des sixties et multiplie les vignettes sexy et festives. Une authentique sucrerie (avec une pointe d'amertume) qui répond sans faillir au cahier des charges du Roman Porno avec un résultat aussi excitant qu'exigeant.

 

Post-coïtum, animal triste ?


2015. Cohérente avec une décennie aveuglée par l'exploitation de la nostalgie, la Nikkatsu se laisse aller à produire des hommages au Roman Porno. Avec prudence, toutefois. cinq films à petit budget confiés à des réalisateurs reconnus par la critique (mais aucune femme, dommage!), juste histoire de voir si les vieilles recettes peuvent encore remplir les caisses. Mais la démarche, qui consiste à reproduire une formule à l'identique mais à une époque foncièrement différente, est bancale. La foudre ne s'abat jamais deux fois au même endroit. Le résultat atteint les écrans nippons entre 2016 et 2017. Et chaque film a beau être digne d'intérêt, tous les participants ont loupés le coche. Tous sauf un.
Inscrivant sa tentative dans la continuité des Amants mouillés de Tatsumi Kumashiro, Akihiko Shiota joue une main gagnante, celle de la fable intemporelle. Avec ses cadres soignés, sa poésie burlesque et son ironie sexy, A l'ombre des jeunes filles humides (Kaze ni nureta onna) fait sonner la mélodie du désir et d'une nouvelle révolution sexuelle dans un Japon sclérosé et conformiste. C'est beau, c'est drôle, c'est bandant.


De l'énergie et de la couleur, on en trouve à foison dans le bien nommé Anti-Porno du trublion Sono Sion. En dehors d'une poignée de tableaux au formalisme saisissant et de l'omniprésence de la tornade Ami Tomite, le plaidoyer féministe et iconoclaste du réalisateur de Love Exposure souffre de ses élans prétentieux et d'une colère mal canalisée. L'envie de dénoncer l'hypocrisie du Roman Porno, un monde où les hommes dominent les femmes sous couvert de liberté d'expression, tout en moquant le jusqu'au boutisme absurde des nouveaux ayatollahs de la morale aurait pu faire boum ! Faute d'avoir quelque chose à raconter, Sono Sion fait pschiit et c'est rageant.
Chez Hideo Nakata (Ring, Dark Waters, respect), ancien assistant de Masaru Konuma, le problème est d'un autre ordre. La romance lesbienne qui anime White Lily (Howaito riri) est un modèle de narration, concis et bien élevé. D'où, revers de la médaille, un ennui poli qui vire brièvement au ridicule lorsque le cinéaste use d'une symbolique cul-cul avec lumière blanche ; regard innocents et sexes féminins remplacés par des fleurs (!) que l'on lèche délicatement du bout de la langue. Lorsque le dernier acte du film amorce le renversement tragique entre dominante et dominée, il est déjà trop tard.


Après l'élève appliqué, le petit malin qui se prend pour un auteur. Avec The Blood of Wolves, son yakuza-eiga sous haute influence de Kinji Fukasaku, Kazuya Shiraishi inquiétait déjà par son manque d'identité et une tendance à l'esbroufe. Quasi remake des Nuits félines à Shinjuku de Noboru Tanaka, L'Aube des félines (Mesunekotachi) confirme les errances stylistiques de son metteur en scène. L'abus de sinistrose, de caméra portée, d'éclairages au néon et de remplissage contemplatif nuit méchamment à ce constat pourtant lucide de la prostitution 2.0 dans les mégalopoles nippones. Reste la relation touchante entre une femme mariée trompant son ennui dans le sexe tarifé et un vieillard meurtri par les regrets et la solitude du deuil.
Quelque part entre le 8 ½ de Fellini et le Birdman de Inàrritu, Chaudes Gymnopédies (Jimunopedi ni midareru) relèvent un peu le niveau, notamment grâce au jeu désopilant d'Itsuji Itao, réalisateur looser qui use et abuse de sa gloire passée pour s'envoyer tout le casting féminin. La redondance des scènes de sexe et le running gag un peu facile dans l'emploi des Gymnopédies d'Erik Satie finissent pourtant par lasser.

A l'heure qu'il est et malgré un bilan mitigé, la Nikkatsu n'a pas totalement exclu de remettre le couvert pour de nouveaux Roman Porno. Pour peu que le studio prenne des risques et explore des terrains encore vierges sans recourir aux contraintes du passé et de l'exercice de style réchauffé, les possibilités sont infinies.

Alan Wilson




















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Image :
Restaurés avec un soin inouï, les films les plus anciens restituent à merveille la texture de la pellicule cinéma avec un pic qualitatif sur Angel Guts : Red Porno, ses éclairages à dominance rouge et ses corps suintants de plaisir. Les caches servant à cacher la nudité et les toisons pubiennes des actrices et des acteurs des Amants Mouillés ont été conservés et peuvent surprendre. Le tournage 100% numérique des Roman Porno Reboot de 2016 garantit des copies de haute tenue avec une définition pointue et une compression impeccable. Quelque soit l'époque donc, pas d'inquiétude à avoir, vous ne rateriez pas un téton de la plastique affolante des girls de la Nikkatsu.

 


Son :
Entièrement façonnés en postsynchronisation, les Roman Porno ne se distinguent guère par des univers acoustiques sophistiqués. Priorité aux cris de jouissance et à la musique avec des dialogues plaqués à l'avant. La différence entre les époques n'est pas forcément flagrante même si les ambiances urbaines ou printanières de l'Aube des félines et d'à L'ombre des jeunes filles humides savent se montrer immersives sur la durée.

 


Interactivité :
Du caviar. Chaque film se voit accompagné d'analyses complètes et instructives menées par le spécialiste du cinéma asiatique, Stephen Sarrazin, parfois accompagné des critiques Stéphane Du Mesnildot et Julien Sévéon. Le même Stephen Sarrazin se fend d'une introduction au Roman Porno en trois parties qui résument avec brio l'évolution et les enjeux du genre. Et ce n'est pas tout. Les suppléments donnent aussi la parole aux artisans de la Nikkatsu avec deux documentaires rétrospectifs : l'un centré sur la mise en place du Roman Porno au sein de la production du studio et l'autre donnant un aperçu sur les méthodes de travail de Tatsumi Kumashiro. C'est un autre cinéaste, Masaru Konuma, qui sert de point d'entrée d'un formidable film documentaire d'Hideo Nakata, Sadistic & Masochistic, plongée passionnante dans les affres du Roman Porno et compilation pittoresque de souvenirs de tournage. Ajoutez à cela un livre de 96 pages, des bandes annonces et des galeries photo pour se rincer l'œil en toute tranquillité et vous obtenez un modèle d'interactivité, dense mais jamais inaccessible. Un conseil cependant : le caractère morcelé des modules et les renvois constants d'une œuvre à l'autre font que l'achat des films à l'unité est fortement déconseillé.

Liste des bonus : Présentation de chaque film par Stephen Sarrazin, Stéphane du Mesnildot, Introduction au Roman Porno en 3 parties par Stephen Sarrazin, Souvenirs de la Nikkatsu, Souvenirs de Kumashiro, Sadistic & Masochistic : documentaire réalisé par Hideo Nakata, Script original d'Angel Guts : Red Porno, Galeries photos, Bandes annonces

 
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