ELMER GANTRY LE CHARLATAN
Elmer Gantry - Etats-Unis - 1960
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Genre : Drame
Réalisateur : Richard Brooks
Musique : André Previn
Image : 1.66 16/9
Son : Anglais et Français DTS HD Master Audio 2.0
Sous-titre : Français
Durée : 146 minutes
Distributeur : Wild Side
Date de sortie : 4 décembre 2019
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
Jaquette de « Elmer Gantry Le Charlatan »
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LE PITCH
Baratineur professionnel, Elmer Gantry vivote en usant de sa répartie pour survivre à la précarité. Lorsqu'il croise la route de sœur Sharon Falconer, prêcheuse fondamentaliste qui plante son chapiteau de ville en ville pour éveiller les consciences, Elmer voit dans la religion une belle opportunité de carrière et se sent pousser des ailes...
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Un charlatan, deux associés, trois oscars

Les distributeurs historiques français - jamais à cours d'absurdités - jugèrent bon de compléter le titre original Elmer Gantry par un qualificatif : « le charlatan ». Il est regrettable de rétrécir d'emblée l'angle d'attaque d'une œuvre aussi riche et complexe que celle du trop oublié Richard Brooks.

À partir de quand la pratique du prêche, même roublarde, nous galvanise-t-elle au point de nous faire réellement croire au boniment et à notre propre sainteté ? Telle est l'une des nombreuses questions que pose le film. Jusqu'à quel point l'hypocrisie en matière de prédication donne-t-elle des résultats bénéfiques et peut-elle être condamnée ? en est une autre... Intituler un récit du seul nom de son protagoniste revient à traiter toutes les ramifications d'une conscience, à esquisser toutes les nuances d'un portrait. Pour parvenir à un tel degré d'exigence, il faut un grand cinéaste et un acteur puissant. Aujourd'hui, Elmer Gantry pourrait être signé Martin Scorsese ou Paul Thomas Anderson, avec Leonardo DiCaprio ou Joaquin Phoenix dans le rôle-titre - pour donner une idée de l'objet. Dans le registre des adaptations littéraires (il s'agit ici de l'imposant roman de Sinclair Lewis), Richard Brooks est quasiment l'égal d'un John Huston, avec qui il a d'ailleurs coécrit Key Largo et dont il partage le goût pour les ouvrages prestigieux, denses, réputés difficiles à porter à l'écran : à ce titre on peut citer De Sang-froid, Les Frères Karamazov ou Lord Jim comme certaines de ses réalisations les plus brillantes - sans parler des deux adaptations de Tennessee Williams (La Chatte sur un toit brûlant et Doux Oiseau de jeunesse) qui encadrent celle de Lewis dans sa filmographie.

De l'autre côté de la caméra se tient un Burt Lancaster dont la performance impressionne, mais aussi surprend. Brooks a toujours excellé à pousser des comédiens très marqués par leur image dans des directions inattendues et passionnantes : il suffit de songer à Glenn Ford dans l'indispensable Graine de violence ou au numéro de Sean Connery dans l'excellent Meurtres en direct presque trente ans plus tard. De ses rôles tourmentés chez Robert Siodmak à cette présence massive et minérale qui imbibe le Règlement de Comptes à O.K. Corral de Sturges ou Le Grand Chantage de Mackendrick et qu'il déclinera jusqu'à la fin de sa carrière, quelques comètes éblouissantes auront rappelé à quel point Lancaster fut un comédien hors-pair au-delà de son charisme, capable d'une intensité et d'une finesse de jeu qui ne se marient pas toujours avec autant de brio chez les grandes stars hollywoodiennes - dont celle-ci, qui lui vaudra l'un des trois oscars attribués au film. Son interprétation d'Elmer Gantry, l'une des plus fiévreuses de sa carrière, est un modèle de maîtrise concernant l'amplitude de jeu. La séquence vers le début du film où le personnage désœuvré trouve refuge dans une modeste chapelle peuplée de fidèles strictement noirs entonnant un gospel, qui font alors silence et scrutent le nouvel arrivant avec stupeur, avant que ce dernier reprenne soudain On my way to Canaan Land et que la célébration se poursuive avec une énergie nouvelle, fait partie de ces très grands morceaux de cinéma qui n'affichent pas leur lustre, qui ne cherchent pas la complicité avec le spectateur à tout prix mais qui, par la limpidité de leur mise en scène et la force d'expression du comédien, laissent une empreinte indélébile. En quelques secondes, Elmer est presque entièrement caractérisé et son destin scellé avec une intelligence et une économie de moyens dont on trouverait difficilement l'équivalent de nos jours. Ainsi fonctionne l'intégralité du film.

 

In the name of god


Avant de s'ouvrir sur la première page du roman de Lewis - signe de filiation évidente avec la tradition littéraire (Brooks a lui-même commencé sa carrière en tant que romancier), et avant même le générique insistant sur le signe de la croix et ses différentes facettes plus ou moins inquiétantes porté par la musique épique et inquiétante d'André Previn (qui ne cessera de traduire, pendant toute la durée du métrage, le bouillonnement de l'inspiration divine parfois corrompue sous le vernis des apparences), le film commence par un avertissement concernant ce fameux « Revivalism » (ou « renouveau spirituel ») qui se conclut de la façon suivante : « Cependant, étant donné la nature hautement controversée de ce film, nous vous exhortons vivement à ne pas le montrer aux enfants sensibles !» Nous sommes à l'aube des années 1960, soit plus de trente ans après la publication du roman. Nous ne sommes pas devant Un Justicier dans la ville de Michael Winner, mais devant la chronique d'un escroc tentant de se faire une place au sein d'un système religieux particulièrement prosélytiste. C'est dire si l'on ne plaisante pas avec la question de l'évangélisme aux États-Unis ! Pire : on peut regretter qu'une adaptation contemporaine, pas loin d'un siècle après Sinclair Lewis, susciterait peut-être une polémique plus vive encore qu'à l'époque de Brooks !

Ce dernier, parfaitement au fait de la mécanique originale du récit, en garde les éléments les plus essentiels et les développe afin de construire son script comme un système de contrepoints aux différents visages d'Elmer Gantry : sœur Sharon, véritable illuminée incarnant la foi fondamentaliste dans toutes ses extrémités (campée par une Jean Simmons fidèle à elle-même qui aborde le personnage comme une Vierge Marie... jusqu'à un certain point) ; Jim Lefferts, journaliste incrédule interprété par Arthur Kennedy (le rôle lui va comme un gant) prêt à débusquer les moindres failles de la communauté évangéliste pour en dénoncer les effets néfastes - sans se départir de son regard lucide et malicieux sur le monde ; Lulu Bains (élégante Shirley Jones), entraîneuse aux mœurs dissolues, libertaire et maître-chanteuse à ses heures, dépositaire d'un passé embarrassant pour le « saint » Gantry déterminé à expurger la populace de ses péchés... Tous ceux-ci (et quelques autres) commentent par leur seule présence les différentes positions adoptées par le personnage tout au long de son parcours. Le prisme « Elmer Gantry » ne saurait dès lors être adoubé ni condamné ; il aura simplement mis sur la table un grand nombre de problèmes fort bien posés, relatifs à la religion, à sa propagation et à ceux qui la propagent - leur pouvoir, leurs motivations... - avant de s'évanouir comme un héros de western. Problèmes toujours d'actualité en ce qui concerne le poids de la culture évangéliste dans le paysage américain, et qui font plus généralement écho à d'autres dérives religieuses de par le monde, rendant constamment indispensables des films de cette trempe.

Quant à Elmer Gantry lui-même, Lancaster avait déclaré à l'époque : « Je n'étais pas fait pour être Elmer Gantry, je suis Elmer Gantry. » Sans connaître intimement la star, on peut déjà lui donner raison sur un point - non pas que Burt Lancaster fût un charlatan, mais Elmer Gantry est bel et bien un comédien ! Et le comédien, quoique pris dans un univers de faux-semblants, doit ponctuellement croire à ses mensonges s'il entend les faire accepter à son public...

Morgan Iadakan
















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Image :
Sans atteindre à chaque plan les sommets permis par le support, la qualité de la copie va du très sympathique à l'excellent, atteignant son maximum dans des gros plans dont l'intensité brille de mille feux tandis que la photographie souvent ténébreuse de John Alton et les riches compositions de cadre de Brooks trouvent dans les plans larges une honnête retranscription, sans aucune altération gênante de l'image.

 


Son :
Comme d'habitude la version française - pas si mauvaise, quoique moindre, en terme de dynamique - flingue la bande-son d'origine et casse le mixage. La version originale jouit d'un bel équilibre entre dialogues, ambiances et musique qui rivalisent d'agressivité dans le très bon sens du terme.

 


Interactivité :

Le travail de Lewis Sinclair, prix Nobel à l'origine de ce récit, méritait bien un bonus à lui seul : l'intervention de Zylberstein, concise et pertinente, constitue une introduction impeccable à l'univers de l'écrivain pour les néophytes. Pour ce qui est du film lui-même, la présentation de l'indéboulonnable Patrick Brion, plus longue d'une bonne demi-heure, fait très bien le tour de la question en s'attardant tour à tour sur Sinclair, Brooks, Louis B. Mayer, Simmons, Jones, Lancaster, et sur le contexte de production du film - parvenant même à faire un détour par Netflix et les super-héros. Sacré Patrick !

Liste des bonus : Le Confidence Man chez Lewis Sinclair, par Jean-Claude Zylberstein (13') ; L'Évangile selon Brooks : entretien avec Patrick Brion (44') ; Bande-annonce

 
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