LA BARRIèRE DE CHAIR / HISTOIRE D’UNE PROSTITUéE / LE VAGABOND DE TOKYO
Nikutai no mon / Shunpu den / Tokyo nagaremono - Japon - 1964 / 1965 / 1966
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Réalisateur : Seijun Suzuki
Image : 2.35 16/9
Son : Japonais DTS-HD Master Audio Mono
Sous-titre : Français
Durée : 268 minutes
Distributeur : Elephant Films
Date de sortie : 6 juin 2017
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
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LE PITCH
Lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Cinq prostituées survivent au jour le jour dans un ghetto de Tokyo. Mais l’arrivée d’une nouvelle fille et d’un soldat blessé met en péril leur unité. Années 30. Abandonnée par son amant, une prostituée se rend en Mandchourie et devient la souffre-douleur d’un officier sadique. Après avoir décliné l’offre d’un clan rival, un yakuza met en danger sa vie et celle des membres de son camp. Il est alors contraint de quitter Tokyo pou...
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hors cadre

Dans l'ombre de géants vénérables et vénérés tels qu'Akira Kurosawa ou Yasujiro Ozu, certains cinéastes du Pays du Soleil Levant ont su tracer une trajectoire artistique hors des sentiers battus. C'est notamment le cas de Seijun Suzuki. Longtemps inconnu en Europe et découvert il y a peu, l'homme (disparu en début d'année) est l'auteur d'une cinquantaine de films, pour la plupart des séries B, où se côtoient maîtrise formelle et sens inné de la subversion. Issu des studios Nikkatsu dont il finit par être chassé faute de succès publics, Suzuki évoque un rônin sans dieu ni maître. Un franc-tireur au regard vif et à l'esprit critique, créateur d'une œuvre absolument dingue, mêlant avant-garde et cinéma de genre.

Adulés par Jim Jarmusch, Wong Kar-Wai ou Quentin Tarantino, chacun de ses films se vit comme une expérience intense et chatoyante. L'éditeur Éléphant Films a donc eu la bonne idée de proposer en haute-définition trois des ses plus illustres coups d'éclat : La Barrière de Chair, Histoire d'une Prostituée et Le Vagabond de Tokyo (plus connu sous son titre anglo-saxon, Tokyo Drifter). À chaque fois, c'est la gifle : utilisation non réaliste de la couleur, cadrages à la rigueur architecturale, poésie décalée, érotisme exacerbé et violence graphique. Le cinéma de Suzuki dégage un étrange parfum d'imprévu. Et une persistante odeur de soufre.

 

en marge


La Barrière de Chair s'illustre comme un premier exemple frappant. Suzuki installe sa caméra dans le Tokyo d'après-guerre, dévasté et miséreux, aux côtés d'une bande de prostituées. Nous évoluons donc parmi les renégates, les bannies, les déclassées. Le metteur-en-scène délimite un périmètre clos, régi par la corruption, le marché noir et les yakuzas, en pleine occupation américaine. A l'instar des ténors de la Nouvelle Vague nipponne que sont Nagisa Oshima et Shohei Imamura, Suzuki s'intéresse principalement à la marge, à l'interdit et aux microcosmes interlopes. Sauf que Suzuki le fait en authentique précurseur au sein même des grands studios. À ce titre, La Barrière de Chair s'impose comme une œuvre vraiment subversive ; un manifeste de la contre-culture alors en vogue dans les années soixante. Chaque prostituée est caractérisée par une couleur primaire. Et c'est bien évidemment le rouge, symbole de la passion et de la fébrilité, qui domine la partie. L'univers décrit ressemble à une jungle urbaine où règne la loi du plus fort. La règle : bouffer ou être bouffés. Dans ce huis-clos moite et charnel, ultra théâtralisé, Les femmes y sont fortes, actives, indépendantes. Tout le contraire de la représentation traditionnelle de l'épouse japonaise soumise aux ordres et aux désirs de l'homme.

Suzuki les observe évoluer entre elles, s'affronter et montrer les crocs à l'arrivée d'une petite nouvelle et d'un mauvais garçon (le puissant Jo shishido, un habitué du cinéaste, au physique inquiétant déformé à la suite d'un accident). Le jeu de pouvoir s'avère sanglant, cruel, sadomasochiste. Terriblement érotique et osé pour l'époque, via ses multiples jeux de perversion et d'humiliation ainsi que ses scènes de nu et de sévices (notamment lors d'une éprouvante séquence de mise à mort d'une vache). Malgré un budget serré, Suzuki s'en sort avec les honneurs grâce à ses cadrages travaillés et son utilisation inspirée du format Cinémascope, qui n'est pas sans évoquer les mélodrames de Douglas Sirk et son travail sur les couleurs, mais également le cinéma bis italien, genre Mario Bava, dans sa représentation de l'outrance.

 

l'appel des sens


On retrouve cette inspiration, ce feu intérieur, dans Histoire d'une Prostituée, sorti à peine un an après La Barrière de Chair. Une nouvelle fois, Suzuki puise dans l'histoire complexe de son pays (ici les années 30 et la guerre sino-japonaise en Mandchourie) pour livrer une œuvre iconoclaste, acerbe et souvent déchirante. Filmé dans un noir et blanc profond, le film suit la destinée tragique d'une femme (sublime Yumiko Nogawa), tout en dénonçant la culture de la violence et ce sempiternel code de l'honneur inhérent au Japon. En découle un long-métrage au charme ambigu, moderne et dérangeant. Au sein d'un monde binaire où il faut survivre pour s'en sortir, une héroïne condamnée d'avance est contrainte de coucher avec les soldats. Et elle est littéralement prise entre deux hommes : un jeune officier déclassé, sensible et chétif, et un commandant brutal, sadique et autoritaire.

Suzuki dresse un parallèle entre l'amour et la sexualité, les sens et l'inconscient, la virilité et la fragilité. L'appel de la chair l'emporte sur la raison et le désir agit comme une échappatoire à la barbarie guerrière. Mais à l'opposé de la plupart des ses long-métrages, marqués par une certaine surenchère graphique, Suzuki opte ici pour l'épure. Il va à l'essentiel, insiste sur l'aspect pictural des plans et semble davantage s'inspirer d'artistes à l'image de John Ford ou de Sergio Leone. On songe encore à Douglas Sirk et ses épopées mélodramatiques mais aussi à Fassbinder dans l'auscultation des souffrances de la passion. Histoire d'une Prostituée reste un film vénéneux et onirique, souffreteux et surréaliste. Une merveille de cinéma à la beauté incandescente.

 

du goût et des couleurs


Tout comme Le Vagabond de Tokyo, probablement le grand œuvre de Seijun Suzuki. En tous les cas, son film le plus légendaire et le plus reconnaissable. Du premier au dernier plan, Le Vagabond de Tokyo porte la signature du metteur-en-scène. Partant d'une trame à priori classique, à savoir une histoire d'honneur et de vengeance entre yakuzas, Suzuki propose une ligne de fuite kaléidoscopique. À la fois polar, thriller, drame sur la filiation, comédie burlesque, histoire d'amour contrariée, comédie musicale, voire western (lors d'une tonitruante bagarre de saloon et plusieurs séquences de duels au pistolet). Point de réalisme, plutôt un magma stylistique, protéiforme et bigarré. Une fois de plus, Suzuki s'amuse avec les couleurs primaires (violet foncé, rouge vif, vert pomme ou bleu cobalt) pour suivre les pérégrinations d'un gangster solitaire nous apparaissant peu à peu comme comme un phénix qui renaît de ses cendres. A chaque vision, les séquences demeurent d'une créativité à couper le souffle. A tel point que certains journalistes ciné qualifient souvent le long-métrage de pur film pop. Il est vrai que le réalisateur se permet toutes les audaces formelles. Parfois de manière grandiloquente et tapageuse, pour ne pas dire kitsch. Mais toujours avec une classe folle. Il juxtapose les intrigues, joue au maximum sur les ruptures de ton. On ne décèle aucune linéarité, aucune direction claire. Et c'est tant mieux. Car il s'agit davantage d'un cheminement physique et effréné. Un ballet chorégraphie semblable à un rêve éveillé.

Ici, ce serait donc plutôt l'univers de Jacques Demy qui nous vient à l'esprit : les décors ne laissent absolument rien au hasard. Tout est coordonné et accordé au détail près, notamment lors d'une redoutable chasse à l'homme dans la neige ou au coeur des ruelles étroites d'une grande ville. Le style est flamboyant, l'intrigue irracontable. On ne s'étonnera pas du fait que Jarmusch et Tarantino vouent un culte à Suzuki. Le premier lui rend un hommage appuyé dans Ghost Dog (le New-Yorkais s'y inspire également d'un autre de ses chefs d'oeuvre, La Marque du Tueur), tandis que le second le cite ouvertement dans quasiment toutes les scènes de combat du diptyque Kill Bill. Bref, le cinéma de Seijun Suzuki ne ressemble à rien de connu, ou plutôt à plein de choses en même temps. On reste néanmoins bouche bée devant tant d'inventivité. Un peu comme après avoir avalé d'une traite une rasade de saké.

Gabriel Repettati














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Image :
Les trois films ont été entièrement décrassés en haute-définition. Le rendu est flamboyant. Restaurés à partir d'une copie neuve, les nouveaux formats mettent en valeur le travail de Suzuki sur les couleurs et son recours virtuose au clair obscur. La texture argentique originelle est à chaque fois respectée. L'image est propre, nette, malgré une ou deux impuretés. Les contrastes sont vifs, les teintes ravivées. Un vrai bonheur pour les mirettes.

 


Son :
Dans les trois cas, les sons en DTS-HD Master Audio 2.0 ou 1.0 mono s'avèrent carrés et tout à fait corrects, même si quelques saturations viennent parfois nous titiller l'oreille, notamment dans l'accompagnement musical. On appréciera un peu plus la piste sonore du Vagabond de Tokyo, essentielle à cet incroyable film de gangsters musical, semblable à une improvisation de jazz.

 


Interactivité :
Chaque film est présenté par Stephen Sarrazin, spécialiste du cinéma japonais et auteur de plusieurs ouvrages, dont Réponses du cinéma japonais contemporain aux éditions Lettmotif. L'homme maîtrise réellement son sujet et son intervention se révèle passionnante. Il insiste sur le rôle majeur accordé au femmes dans le cinéma de Suzuki, le penchant politique de son œuvre et le recours systématique au symbolisme plutôt qu'au réalisme. Il rappelle également le triste sort que connut Suzuki, lorsqu'il fut mis à la porte dès 1967 par les pontes des studios Nikkatsu qui trouvaient ses films trop opaques et hermétiques. On poursuit par un entretien de Seijun Suzuki accordé au documentariste Yves Montmayeur et enregistré en 2001 au festival de Gijon. Là aussi, c'est passionnant. Suzuki nous apprend s'être souvent inspiré de la peinture traditionnelle nipponne et déclare, non sans ironie, que le cinéma est « un art de menteurs ». Enfin en plus de traditionnelles bandes-annonces et galeries photos, on trouve le document « Le surréalisme doux », témoignage d'un certain Roland Lethem (2017, 17'), réalisateur, scénariste et acteur belge, fan absolu de Suzuki avec qui il a entretenu une correspondance soutenue pendant plusieurs années. Il s'étonne encore de constater à quel point le réalisateur fut découvert si tard en Europe.
NB: les deux derniers compléments sont repris à l'identique dans les trois titres de la collection.

Liste des bonus : Fourreau Blu-Ray / DVD, livrets collector rédigé par Bastian Meiresonne (20 pages), jaquette réversible avec l'affiche japonaise originale au verso, les films présentés par Stephen Sarrazin (22', 10', 10'), interview de Seijun Suzuki par Yves Montmayeur (10'), Seijun Suzuki : « Le surréalisme doux » par Roland Lethem (17'), galerie photos, bandes-annonces.

 
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