ALAIN ROBBE-GRILLET : RéCITS CINéMATOGRAPHIQUES
L’Immortelle / Trans-Europ-Express / L’Homme qui ment / L’éden et après / Glissements progressifs du plaisir / Le Jeu avec le feu / La Belle Captive - Français - 1963 à 2006
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Genre : Drame, Erotique
Réalisateur : Alain Robbe-Grillet
Image : 1.85 16/9
Son : Français stéréo
Sous-titre : Aucun
Durée : 660 minutes
Distributeur : Carlotta
Date de sortie : 6 novembre 2013
Artistique : note
Technique : note
Interactivité : note
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LE PITCH
À la fois auteur et cinéaste, Alain Robbe-Grillet réinterprète la grammaire cinématographique et met en scène un univers sadomasochiste, hanté par le mystère et les faux-semblants. Proche de l’onirisme de Jean Cocteau ou de David Lynch, ces neuf récits cinématographiques réunissent certains des plus grands acteurs français.
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L'autre cinéma

Parmi les réalisateurs français qui méritaient de voir l'intégrale de leurs œuvres réunies dans un coffret, Alain Robbe-Grillet était dans la liste A. Grâce à l'éditeur Carlotta, c'est désormais chose faite. L'occasion de découvrir ou de redécouvrir la carrière d'un artiste à part dans le panorama hexagonal.

Alain Robbe-Grillet est "le Pape du Nouveau Roman". En tout cas, c'est comme ça qu'il est défini depuis toujours. Mais comme le mot Pape n'attire plus grand-monde, disons plutôt que Robbe-Grillet est avant tout un électron libre du Cinéma hexagonal qui aura toute sa vie œuvré en marge de ses codes. Si bien des réalisateurs confirmés se rendent compte aujourd'hui que des petits budgets leur permettent une vraie liberté et de signer leurs meilleurs films, Robbe-Grillet a quant à lui toujours fonctionné de cette manière. Il crée en s'adaptant. Dès son premier film, L'Immortelle, il tourne à Istanbul parce que son producteur, Samy Halfon, lui propose de l'argent bloqué dans le pays et qui doit être dépensé sur place. En suivant un homme séduit par une femme mystérieuse dans des quartiers désormais perdus, il pose les bases de ce que sera son œuvre complète. Chez lui, on retrouve instinctivement le parcours d'un homme à la recherche d'une femme qui n'existe pas, fantomatique ou tout simplement morte. Ce n'est pas pour rien que La Belle Captive devait au départ s'appeler La Fiancée de Corinthe, hommage au poème de Goethe. Cette idée poursuivra le cinéaste jusque dans son dernier film, C'est Gradiva qui vous appelle, et bouclera ainsi la boucle pour peu qu'elle est réellement besoin d'être bouclée. Pourtant pas adepte de score musical traditionnel et préférant évoquer parfois au générique des manipulations musicales, il fait pourtant appel pour ce premier long à George Delerue dont la partition renforcera le climat inquiétant du film. Catherine, sa femme, y sera repéreuse et grâce à sa présence sur chaque tournage à divers postes, elle introduit en quelques minutes chaque dvd d'anecdotes, parfois cinématographiques, parfois de l'ordre de la sphère privée, cette dernière n'ayant jamais caché son affection pour le sadomasochisme. Le film sera un échec critique, son premier.

 

Robbe-Grillet et le Noir & blanc


Malgré tout, dès son second film, Trans-Europ-Express, Robbe-Grillet, auréolé du Prix Delluc, décide que ceux qui l'aiment prendront le train et part cette fois direction Anvers (parce que son producteur trouve évidemment de l'argent belge) pour continuer à jouer avec les genres. Après le film d'amour qu'il contournait dans L'Immortelle, il choisit de s'attaquer cette fois au polar. A bord du fameux train, il met en parallèle l'histoire d'un trio de cinéma (auteur, scripte et producteur) en pleine élaboration d'un film policier qui se déroule également sous leurs yeux dans le wagon à côté du leur. Le personnage principal serait un passeur de drogue joué par un acteur qu'ils croisent dans le train : Jean-Louis Trintignant. A ce moment précis, Robbe-Grillet démarre ce qui sera son thème de prédilection : la représentation. Il ne dissociera jamais le réel du fictif, prétextant que l'un n'a pas plus d'importance que l'autre. Le film marque sa rencontre avec Trintignant qu'il retrouvera à plusieurs reprises et qui sera le comédien qui comprendra sûrement le mieux comment interpréter l'univers de Robbe-Grillet, grâce à une touche d'humour décalée bienvenue. Si le film est plus un prétexte à faire un film policier, c'est aussi parce que la liaison que Trintignant entretient à l'image avec la belle Marie-France Pisier permet surtout au réalisateur d'amorcer son virage vers la mise-en-scène des relations sadomasochistes. Elles aussi seront au centre de toutes ses histoires à venir. Cette fois, le film plaît...

Trintignant et Robbe-Grillet se retrouvent alors pour une seconde collaboration avec L'Homme qui Ment. Cette fois, le film est tourné en Tchécoslovaquie et Trintignant a un rôle écrit pour lui. L'ombre de Kafka plane, tout comme celle de Borges dont la nouvelle Thème du traître et du héros est une influence clairement revendiquée. Toujours fasciné par le simulacre, il en appuie un de ces traits : le mensonge. Le film de guerre est cette fois dans sa ligne de mire, plus précisément le film de résistant, et Trintignant campe un homme qui débarque dans un village tourmenté par des guerres récentes et dont les villageois attendent le retour d'un certain Jean. Charmeur, il décide donc de conter aux femmes proches de ce Jean sa version de l'histoire, juste pour les séduire. Il se contredit et même la voix-off dit l'inverse de ce que le spectateur voit à l'image. Robbe-Grillet peaufine son envie de désamorcer les scènes pour que le public se perde un peu plus. Le film est un échec, il en aura d'autres, mais surtout ce sera son dernier film en noir et blanc. Fait notable puisqu'une fois que la couleur fera son apparition dans son cinéma, il donnera une place beaucoup plus importante à la peinture. La couleur apportera aussi un côté psychédélique assumé à son film suivant.

 

Robbe-Grillet & la couleur


Et ce film sera L'Eden et après. Pour la première fois, le cinéaste s'intéresse au monde étudiant et filme essentiellement des jeunes. Tourné en 1969, le mouvement de l'année précédente n'y est certainement pas pour rien. Dans la présentation du film, Catherine Robbe-Grillet s'attarde sur la comédienne principale du film, Catherine Jourdan, et n'oublie pas de rappeler qu'elle aura sur le tournage une liaison avec le réalisateur, liaison tolérée par sa femme tant que ce dernier lui raconte leurs aventures en détails. Le réel, la fiction, toujours. Tourné entre Djerba et Bratislava, le film n'est pas vraiment écrit quand Robbe-Grillet doit le tourner. Jourdan l'inspirera beaucoup et à l'écran, il la sublime comme il sait sublimer les femmes. Pour continuer à lutter contre la « diégèse » (le mot reviendra fréquemment dans les interviews du cinéaste), il s'inspirera même de la musique contemporaine pour livrer une autre version anagrammatique du film intitulée N. a pris les dés. L'une sera sa version sérielle, l'autre l'aléatoire. En effet, un des protagonistes jouera les scènes du film aux dés et réinventera ainsi le récit. Cette version sera diffusée à la télé et est disponible dans le coffret.

En 1974, le nouveau Robbe-Grillet s'intitule Glissements progressifs du plaisir. Le cinéma français est à cette époque moins prude mais Robbe-Grillet n'a jamais attendu le courant pour faire son petit bonhomme de chemin. Il est d'ailleurs intéressant de mettre en parallèle le parcours du cinéaste avec la libération sexuelle hexagonale. Alors, quand le producteur André Cohen lui dit qu'il ne produit que des films populaires qui coûtent chers mais perdent de l'argent, il propose également la somme de 500000 nouveaux francs à Robbe-Grillet pour qu'il fasse son film. Budget toujours réduit puisque le cinéaste ne devra pas le dépasser. Il écrit ce film pour l'actrice Anicée Alvina, encore mineure au moment du tournage, et en pensant à La Sorcière de Jules Michelet. Libertaire, le film utilise une trame policière pour suivre une femme qui parvient à bousiller un juge, un prêtre et un policier en abusant de sa sensualité alors qu'elle est accusée de meurtre. Certaines scènes seront d'ailleurs tournées au Donjon de Vincennes, dans le cachot du Marquis de Sade. Au casting, une toute jeune Isabelle Huppert, l'incursion unique de Michael Lonsdale dans le ciné de Robe-Grillet et le retour de Trintignant. Alors qu'elles sont toutes les deux décédées depuis, regarder Alvina et Olga Georges-Picot ensemble renforce davantage le côté spectral du film et appuie le fait que le cinéaste aimait s'entourer de fantômes.

Pour Le Jeu avec le feu, en 1975, Robbe-Grillet retrouve Alvina, Trintignant et rajoute à son casting les noms de Philippe Noiret, Sylvia Kristel, Agostina Belli et Christine Boisson. Sa plus « grosse » distribution. Le ton de Noiret se marie d'ailleurs parfaitement aux mots de Robbe-Grillet mais ils ne tourneront plus ensemble par la suite, incompatibilité d'humeur disent certains. Dommage. Trintignant, lui, s'en donne à cœur joie et pousse les manettes d'un humour proche de la BD, à l'aise chez le cinéaste comme dans sa cuisine. Ce sera pourtant leur dernier film ensemble. Dommage. Sans doute le récit le plus narratif de Robbe-Grillet, le film conte l'enlèvement de la fille d'un banquier et de la rançon, Affaire Patricia Hearst oblige, mais évidemment, la fille kidnappée n'est pas vraiment celle qu'on croit parce qu'il y a toujours des doubles chez Robbe-Grillet. Pour le réalisateur, c'est en tout cas l'occasion de filmer plusieurs scènes de kidnapping et de sévices et de prouver aux yeux du monde que sa proposition originale de Cinéma pouvait très bien se fondre dans un cinéma plus populaire mais exigeant.

L'entrée dans les années 80 marque une rupture dans le cinéma de Robbe-Grillet. Les mœurs ont changé et même l'esthétique du cinéma avance à grands pas vers celle des pubs télés. Nous sommes en 1983. A une époque où la France se met à adapter pour le meilleur et pour le pire une partie de la collection Série Noire de Gallimard, Robbe-Grillet contourne encore le genre policier pour offrir un récit fantasmagorique : La Belle Captive, en hommage à la toile de Magritte. Nouvelle décennie, nouvelles actrices. C'est cette fois Gabrielle Lazure qui obtient le rôle-titre et qui tournera la même année avec Yves Boisset et Philippe Labro. Pourtant, c'est une actrice qu'on retrouve dans un plus petit rôle qui intègrera vraiment la famille artistique du cinéaste : Arielle Dombasle. A ses côtés, Daniel Mesguich. Cette fois, Robbe-Grillet travaille avec le grand Henri Alekan, à qui on doit la photo de La Belle & la Bête de Cocteau ou de Juliette ou La Clé des songes de Carné. Le film est donc complètement en dehors du temps et passe pour une bête de foire alors que Robbe-Grillet ne fait qu'y prolonger ses thèmes d'antan. Ce sera le seul film qu'il tournera pendant cette décennie où il lui sera sûrement difficile de trouver une place entre la génération des descendants du Réalisme Poétique comme Beineix ou Besson et celle des anciens de la Nouvelle Vague. Golden Eighties ? Pas pour tout le monde.

 

Robbe-Grillet & le XXième siècle


Puisque le coffret fait l'impasse sur Un bruit qui rend fou que Robbe-Grillet avait coréalisé en 1995 mais dont sa femme avoue qu'il ne l'aimait pas du tout et qu'il n'aurait pas aimé le voir figurer au milieu de ses autres films, on passe directement au dernier film du cinéaste : C'est Gradiva qui vous appelle. Le film est celui d'un nouveau siècle, sortira en 2006 et sera un échec. Son dernier. Tourné à Marrakech et influencé par les tableaux de Delacroix, on retrouve parfois dans ce film « somme » des images d'anciens films du réalisateur, des images d'autant plus troublantes que depuis 2011, Catherine Jourdan est également décédée, quelques mois après la mort de Marie-France Pisier. De ces femmes que Robbe-Grillet a aimé transcender à l'image, celle qu'il a toujours aimé est toujours vivante, Catherine. Le réalisateur était lui-même le personnage d'un de ses récits oniriques et aurait certainement placé sa propre existence entre deux de ses livres ou de ses films.


Alain, lui, décédé en 2008 et dont les cendres remplacent le Earl Grey dans la théière de sa femme laisse derrière lui une filmographie singulière où planaient sa vision dynamitée des genres et de la sexualité sur plusieurs décennies. Avec son impossibilité de séparer le réel de la fiction, revoir l'intégral de ses films, de L'Immortelle à Gradiva, c'est prolonger un peu la vie de cet étrange Pape. Sans aucun doute, le coffret indispensable de cette fin d'année pour qui veut voyager à travers un roman un peu mis à l'écart dans certaines étagères de cette grande Bibliothèque du cinéma français.

Christophe Trent Berthemin























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Image :
C'est la première fois qu'on peut admirer les films dans cette qualité. Les nouveaux masters restaurés rendent parfaitement hommage au travail de Robbe-Grillet sur les corps et les espaces. Et vu l'importance de la couleur dès son quatrième film, des influences de Mondrian aux Anthropométries d'Yves Klein jusqu'aux peintures de Manet, l'effort n'est pas vain.

 


Son :
Pas besoin d'un 12.1 pour profiter pleinement des expérimentations sonores de Michel Fano et des autres, mais aussi des voix-off qui s'entremêlent et des narrateurs qui se perdent eux-mêmes.

 


Interactivé :
9 Dvd (dont un double, l'un des films étant le remontage d'un autre) et donc 8 présentations des films par Catherine Robbe-Grillet. Bourré d'anecdotes et pas langue de bois (dès le premier film, elle avoue que Les Cahiers du Cinéma considéraient son mari comme un « Bénazéraf intellectuel »), Catherine Robbe-Grillet offre un autre regard plus moderne sur la filmographie de son mari. Aussi, sept rencontres entre le cinéaste et Frédéric Taddeï durant chacune une grosse demi-heure. Là encore, on apprend beaucoup de choses sur la façon que Robbe-Grillet avait de faire ses films, ses goûts et Taddei, en bon interlocuteur, trouve vite une place juste entre fascination pour l'œuvre et avocat du diable. Vu que Robbe-Grillet gardait tout, Carlotta a également eu la bonne idée de joindre au coffret un livre de plus de 120 pages, contenant des archives très rares. Enfin, on retrouvera dans le coffret une reproduction du livre Transes issu du film Trans-Europ-Express.

Liste des Bonus : 8 préfaces de Catherine Robbe-Grillet, 7 entretiens avec Alain Robbe-Grillet par Frédéric Taddeï, 5 bandes-annonces, le livre somme « Alain Robbe-Grillet, le voyageur du nouveau roman », la reproduction du livret « Transes. »

 

 

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