ENTRETIEN AVEC YVES BOISSET
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Le cinéma insoumis

Cantonné aujourd'hui à la télévision, comme si ses longues années de succès populaires et de projets frondeurs étaient totalement oubliées, Yves Boisset a pourtant encore beaucoup de choses à dire et à raconter, comme le prouve cette interview enregistrée lors d'un festival malheureusement aujourd'hui disparu (Festival International Musique et Cinéma d'Auxerre). C'est la sortie du très attendu coffret DVD chez Tamasa contenant RAS, Allons z'enfants et Le Prix du danger, qui nous offre une belle occasion de ressortir cette rencontre passionnante de nos archives. De ses débuts dans le cinéma jusque sa « retraite » dans les fictions historiques et politiques de la télévision française, l'homme ne cache rien, déborde d'anecdotes et revisite avec nous quelques œuvres inoubliables et courageuses comme Dupont La Joie, L'Attentat ou Canicule.

Vous avez eu la grande chance d'être assistant réalisateur sur Le Colosse de Rhodes de Sergio Leone. Pouvez-vous nous raconter comment cela s'est passé ?
Ca a été très bref. Trois semaines lors du tournage en Espagne, j'ai participé à toutes les scènes de grandes figurations. En fait, j'étais surtout l'assistant de la production. Je n'avais pas été choisi par Leone et j'ai été parachuté à l'improviste sur le tournage. Bon au final, cela s'est tout de même plutôt bien passé et je me suis très bien entendu avec Leone. Mais je ne peux pas dire que j'ai été l'assistant de Monsieur Leone, parce que j'étais surtout une pièce rapportée. C'est surtout par la suite que de véritables liens se sont tissés. Non pas d'amitié parce que ce serait présomptueux, mais qu'en tout cas j'ai été accepté dans son entourage.
Il y a une chose qui m'a fasciné à l'époque, et qui je crois est très peu connue : Leone était un des meilleur connaisseur au monde de pierres précieuses. Il était d'une grande famille de joailliers juifs italiens dont certains avaient des magasins partout dans le monde. On venait le trouver jusqu'en Espagne lors des tournages, pour lui soumettre des pièces à expertiser. Et il voyait le moindre défaut sans même utiliser de loupe ! Il m'avait expliqué à l'époque qu'il gagnait plus d'argent en faisant cela qu'en tournant ses films.

Vous nous disiez que vous aviez assisté au tournage d'
Il était une fois dans l'ouest. Quel était votre rôle sur ce film ?
Touriste. Leone était ravis de me voir (enfin je crois), mais il s'en foutait complètement. Il m'a donné un fauteuil à coté de lui pour regarder la séquence se tourner. C'est vraiment un des trucs les plus extraordinaires que j'ai vu de ma vie. Bronson, Fonda dansant l'un vers l'autre... On peut dire que c'était un spectacle peu commun.

Vous avez pu assister à la préparation de la scène. Il y avait beaucoup de dialogues entre le réalisateur et les acteurs avant la prise ?
Autant qu'il m'a semblé, pas beaucoup. Le plus fascinant était de voir deux acteurs aussi différents que Bronson et Fonda réagir chacun à sa manière : Bronson plus rugueux (c'est moins que l'on puisse dire) et Fonda plus fin. Mais je dois dire que paradoxalement Bronson était beaucoup plus gentil que Fonda. Ce dernier n'était pas vraiment pas à l'image du personnage qu'il a joué pendant des décennies. Il était tortueux, dur, voir un peu méchant.

On peut dire qu'au final, vous avez eu un parcours assez classique, à l'ancienne : étude à l'IDHEC, assistant réalisateur...
C'était au siècle dernier (rire). Mon passage à l'IDHEC a été un peu particulier parce qu'à l'époque, l'école était dirigée par un très grand metteur en scène, mais un peu âgé à ce moment là, qui s'appelait Marcel L'Herbier. On peut dire qu'il dirigeait l'école un peu lointainement. Il y avait par définition des étudiants un peu remuants, un peu agités du bocal aussi, et l'administration, voulant remettre un peu d'ordre, était allé chercher un type de l'administration pénitentiaire. Une vraie idée de génie ! Il tentait de faire régner une discipline de fer. Ajoutez à cela tout une série de professeurs qui étaient des ânes battées... Une bande de crétins avec un béret vissé jusqu'au nez : professeurs de mise en scène, de scénario, en ayant jamais rien fait de leur vie ! Ils n'avaient aucune légitimité. On avait des rapports un peu tendus. C'est le moins que l'on puisse dire !
A l'époque j'étais plutôt bon élève (j'avais été reçus premier au concourt de l'IDHEC) mais j'avais des rapports catastrophiques avec l'administration et ce système éducatif. Tout à finalement explosé lors d'un exercice qui nous avait été demandé : refaire une séquence d'un film, en l'occurrence pour moi c'était une scène du Dos au mur, le premier long métrage de Edouard Molinaro. On y voyait une scène de ménage dans une salle de bain. J'avais reconstitué cette situation avec le peu de moyens que l'on nous fournissait (en gros deux panneaux de contreplaqué pour les murs et une veille baignoire pourrie) et je ne sais plus pourquoi, j'avais eu l'idée de mettre des skis dans la baignoire. Je crois simplement que c'était pour avoir la possibilité de « jouer » avec quelque chose, de faire des plans un tant soit peu construit. Le problème, c'est qu'à l'époque, la direction de l'école traquait les allusions sexuelles. Et voilà qu'on me demande pourquoi j'avais eu cette idée. Je leur rétorque, par pure insolence : «Mais vous ne connaissez pas le symbole sexuel ?». Et là, pour ne pas avoir l'air de cons, on me dit que je suis allé beaucoup trop loin et qu'il va falloir m'exclure pendant huit jours ! A quoi j'ai répondu qu'il n'était pas la peine de se donner cette peine, que je quittais l'école. Je suis retourné dans la classe prendre mes affaires et comme on me bloquait le passage, j'ai finit par quitter l'IDHEC par la fenêtre ! Je n'ai jamais fini ma formation dans cette école. Mais là où ça devient très amusant, c'est que je fus le seul de la promotion à devenir réalisateur. La direction de L'IDHEC jugea donc bon de m'envoyer malgré tout le diplôme et ce, deux ans de suites, malgré mes refus. Cela ne les a pas empêché de rappeler régulièrement que j'avais fait partie de l'école.

D'où vous est venu cet amour du cinéma de genre, du polar en particulier ?
Comme j'avais probablement à cette époque un problème de caractère, d'insolence, j'avais été amené a partir de chez moi assez tôt. Il fallait donc que je trouve des moyens de subsistance. Par miracle j'avais réussi à me faire engager dans Paris Jour, un journal populaire qui n'a pas survécu jusqu'à aujourd'hui, pour m'occuper des faits divers. Ce qui m'a montré que derrière ce type d'affaires, on peut découvrir la véritable image d'une société. Ce ne sont pas les même faits divers dans l'Yonne, à Paris et encore moins au Zimbaoué. Par ailleurs j'étais une recrue de choix parce que j'écrivais à peu près correctement et était réellement passionné par ces affaires : j'allais à l'IHDEC le jour et au commissariat la nuit. Je tartinais un Simenon sur une concierge qui avait mis un coup de rouleau à pâtisserie sur le locataire du deuxième, alors que les vieux brisquards du journal se seraient contentés de deux lignes. Moi, j'allais interroger la concierge, chercher les plans de l'immeuble... ça m'a vraiment donné le goût des faits divers et de l'enquête, de l'investigation. Cela m'a été très utile au cours de ma carrière, jusqu'à récemment avec les trois reportages que j'ai signé pour Canal +. Et puis parallèlement, j'écrivais des critiques de cinéma et j'avais même créé la revue Présence du cinéma. Cela m'a donné l'occasion d'interviewer Yves Ciampi, grand metteur en scène de l'après guerre, totalement oublié aujourd'hui. Et comme on avait bien sympathisé, il m'avait demandé de faire des recherches pour son prochain film : Qui êtes-vous, Monsieur Sorge ? Un film qui s'intéressait au cas de cet espion russe, en couverture à l'ambassade nazi de Tokyo, qui avait envoyé un message aux Etats-Unis pour les avertir de l'attaque de Pearl Harbour. J'ai donc eu cette chance inouïe d'être envoyé à Tokyo à seulement vingt ans, à une époque où vraiment peu de monde avait l'opportunité de voyager dans des pays aussi éloigné du notre. J'y ai fait des recherches dans les bureaux de l'OSS, je suis allé au KGB à Moscou... six mois extraordinaires, passés à arpenter le monde. J'en suis enfin revenu avec une malle cabine pleine. Il y a avait tellement de documents que Ciampi et ses scénaristes ont été obligés de me faire participer à la rédaction du script, ne serait-ce que pour défricher tout ça. Puis après, étant imbattable sur les boutons de braguettes de l'armée japonaise, Sciampi m'a engagé comme assistant. J'ai commencé comme second, et j'ai fini le film comme premier. On peut dire que tout c'est très bien passé. Je suis devenu par la suite, premier assistant de Vittorio De Sica, de René Clément, de Jean-pierre Melville, de Claude Sautet, fugitivement de Leone, moins fugitivement de Ricardo Freda, de Norman Jewison...

Parmis tous ces réalisateurs, lequel ou lesquels vous ont le plus marqué, le plus influencé par la suite ?
Melville bien sur. C'est celui dont cinématographiquement je me suis toujours senti le plus proche. Je lui voue une admiration sans borne. Par exemple lorsque j'ai réalisé Jean Moulin pour la télévision, j'ai forcément gardé en tête L'Armée des ombres dont j'ai essayé de retrouver la façon de créer les personnages, le travail de la lumière... René Clément pour l'approche humaine du métier. Un type assez marrant, vraiment ludique qui avait bien compris qu'il valait mieux se marrer que de se prendre trop au sérieux. Enfin, il y a Ricardo Freda. Probablement le plus grand technicien avec le quel j'ai travaillé. J'ai eu beaucoup de chance comme assistant car je suis toujours tombé sur des gens formidables dont j'avais autant plaisir à être l'ami que le « valet ».

Comment en êtes vous donc arrivé à votre première réalisation ?
Très naturellement. J'avais déjà fait cinq films avec Ricardo Freda, et on pourrait presque dire que j'ai tourné les derniers. C'était certes un technicien de génie, mais aussi un vrai fainéant. Les scènes de dialogues ou de romances, ça ne l'intéressait pas. Lui, préférait tourner les cascades, les scènes d'actions, toutes celles avec des figurants. Il avait en outre deux autres défauts. Le premier était de ne jamais lire les scénarii qu'on lui proposait. Il avait renoncé depuis longtemps à imposer ses propres sujets et il faut bien reconnaître que les derniers films ne sont pas brillants. Mais même dans les pires Ricardo Freda il y a toujours une séquence, superbe et maîtrisée, qui est comme un œillet accroché à la boutonnière d'un clochard. Le second était de détester les acteurs et de haïr les actrices. Il avait été marié avec Silvana Pampanini qui avait été une des actrices à grosses poitrines du cinéma italien de l'époque, mais celle-ci l'avait quitté avec un coiffeur. Il en avait donc gardé une haine inexpiable pour les actrices et les coiffeurs. Tout ça accumulé, on peut dire que sur les derniers films que l'on a faits ensemble, il avait pris l'habitude de ne quasiment plus venir sur les tournages.

Et la première fois que vous êtes arrivé « officiellement » à la réalisation ?
Eh bien Freda s'est accroché avec le producteur de Coplan met le feu à Mexico. La situation s'est un peu envenimée lorsqu'il a voulu lui écraser sa bagnole. Du coup le producteur l'a mal pris et en à gardé une certaine rancœur envers Freda. Du coup, il m'a proposé de tourner le film suivant. La règle du jeu était assez simple. Ce type qui était un voyou terrible avait du fric bloqué en Turquie. J'étais donc totalement libre au niveau du scénario, je pouvais raconter ce que je voulais pour peu qu'il y ait un peu d'action... et que le film se tourne en Turquie. J'ai donc écrit avec Claude Veillot un scénario qui s'appelait Le Jardin du diable mais que finalement la production n'a jamais lu. Le budget étant des plus limités, j'ai fait le tour de tout mes copains acteurs et j'avais réussi à convaincre Klaus Kinski d'être de la partie.

Et cela s'est bien passé ? Kinski est connu pour être tout sauf un acteur facile...

Il a été formidable. Entre fous furieux, on s'est toujours très bien entendus. Mais il faut dire que le personnage avait tout pour l'intéresser vu que c'était un sculpteur fou, ne créant que des sexes de femmes de trois mètres de haut et des seins de six mètres de diamètre, se révélant être la réincarnation du Marquis de Sade. Kinski étant persuadé d'être lui-même la réincarnation de Sade, il était aux anges. De toute façon il a toujours adoré ce film. Autant il traitait Herzog de gros con, autant ce film était pour lui un chef d'œuvre. Le seul problème que l'on a eu avec lui fut lorsqu'il décréta qu'il devait jouer entièrement nu. Etant encore en 1968, il n'était pas question que l'on voit un sexe d'homme au cinéma. Du coup il a fallu que je travail mes cadrages en fonction.

Et au final qu'en ont pensé les producteurs ?
Il faut dire que c'est un film très cinéphile. Déjà, c'est un quasi-remake des Chasses du comte Zaroff et j'y ai dénombré en tout quatre vingt sept citations d'autres films. Alors certes, il y avait plein de scènes de bagarre, de cascades, mais cela reste un film très particulier, surtout pour ceux qui n'avaient pas lu le scénario au départ. Ils sont clairement tombés sur le cul.
Pour le rendre plus commercial, ils ont alors voulu le rattacher à une série de romans de gare dont ils avaient les droits qui s'appelait Coplan. Le Jardin du diable est donc devenu Coplan sauve sa peau ! Et il a aussi fallu doubler tout le film pour remplacer le non du héros, Stark, par Coplan.
Et alors grosse surprise à sa sortie : le film a eu le droit à des critiques totalement délirantes et je dois dire, tout à fait inappropriées aux vues du résultat. - Les mauvaises langues vous diront que c'est mon meilleur film - Je me souviens même que Jean-Louis Bory, critique extrêmement respecté du Nouvel Observateur, avait consacré deux chroniques à Coplan sauve sa peau, déclarant que c'était de loin le meilleur film français de l'année.

Par la suite, les films que vous avez réalisés ont très souvent un contenu politique très marqué. Est-ce que ce n'était pas trop difficile de monter les projets ?
Je n'ais pas tourné de film depuis des années à cause de ça. J'ai carrément été tricard pendant plusieurs années parce que je faisais chier tout le monde. Ou en tout cas ceux qui détiennent le pouvoir dans le monde du cinéma, c'est-à-dire les patrons de chaînes de télévision. Vous remarquerez d'ailleurs qu'il n'y a pas eu de vrai film politique, vraiment dérangeant depuis vingt ans.

Surtout que vous vous attaquiez à des problèmes d'actualité frontalement.
Oui bien sur. L'Attentat n'est pas un film où le discours est caché en deuxième lecture : c'est clairement l'affaire Ben Barka. Attention, je ne dis pas que seul cet aspect du cinéma est valable, je dis que c'est un cinéma nécessaire. Mon film préfèré reste La Nuit du chasseur et l'on ne peut pas dire que cela soit un film politique. Je regrette simplement que le cinéma politique soit totalement abandonné aujourd'hui au cinéma.

Vous vous êtes essayé à l'anticipation, autre genre de cinéma politique, avec Le Prix du danger. Quels souvenirs gardez-vous de cette expérience ?
C'est un cas particulier parce que c'était effectivement un film d'anticipation qui se déroulant dans le début des années 2000, mais aujourd'hui on peut presque le voir comme un documentaire sur TF1.

J'imagine que vous gardez toujours l'affaire Running man en travers de la gorge ?
Au départ Le Prix du danger est une adaptation d'une très courte nouvelle de Robert Sheckley qui faisait à peine quatre ou cinq pages. On en a surtout gardé l'idée de cette immense chasse à l'homme. Ensuite avec Jean Curtelin, on a écrit le scénario du film dont 90% venait de nous. Du coup on peut vraiment dire que le Running Man de Paul Michael Glaser est un plagia pur et simple. Tout a commencé lorsque le type qui avait acheté les droits du Prix du danger pour les USA a montré le film à Schwarzenegger. L'ayant apprécié, il a demandé s'il avait les droits du scénario pour en faire un remake et ils ont écrit cette décalcomanie. Mais entre temps, entre les deux, la situation était devenue quelque peu tendue et Schwarzenegger a décidé de faire le film tout seul. Puisqu'il n'avait plus la possibilité d'adapter directement Le Prix du danger, il s'est tourné vers Stephen King et Running Man. Je ne suis pas sur que King est écrit ce texte sous commande... Il me semble plutôt qu'au départ c'était une nouvelle de quinze pages qu'on lui a demandé de transformer en roman en ajoutant quelques éléments du scénario. Mais il est très discret sur ce sujet. J'avais demandé à des amis qui le connaissaient de lui poser quelques questions sur cette histoire, mais il n'a pas été très loquace. Je me suis donc retrouvé pendant douze ans, avec mes faibles moyens, dans une procédure légale assez compliqué, à tenter simplement que mes droits soit reconnu dans cette affaire. On a même connu des épisodes rocambolesques comme par exemple lorsque le premier jugement aux USA a été perdu dans le crash du vol 800 de la TWA. Je n'ai reçu que quelques années plus tard un courrier du FBI contenant l'enveloppe brûlée aux coins qu'ils avaient découvert dans la carcasse de l'avion. Enfin, au bout de onze ans, j'ai gagné un millions cinq cent mille balles... Après avoir dépensé plus d'un million dans les frais d'avocats et toutes les démarches du procès. C'était surtout une victoire morale. Mais alors que l'on aurait pu penser que cela allait débloquer la situation, depuis les chaînes de télévision ne passent ni Le prix du danger, ni Running Man, et aucun de ces films ne sont disponibles en DVD en France (c'est enfin chose faite !, NDLR).

Vous expliquiez que vous aviez des difficultés pour lancer la production de vos films, mais par la suite étiez vous totalement libre en terme de contenu ou de ton? Subissiez-vous des pressions ?
Je suis sans doute le réalisateur le plus censuré de France et de Navarre. Mais j'arrivais tout de même à chaque fois à réaliser les films que j'avais envie de faire.

Par exemple comment avez-vous réussi à tourner la scène se déroulant dans le bidonville de La Défense pour
L'Attentat, alors que les flics ne s'y risquaient même pas ?
Personne n'en parlait à l'époque, d'ailleurs on a même oublié aujourd'hui qu'à la place du centre commercial et industriel de La Défense il y a avait dans les années 70 un bidonville où l'on parquait les émigrés maghrébins. Les producteurs de L'Attentat étaient farouchement contre. Ils trouvaient que c'était totalement inutile et trop dangereux. Mais cela ne m'a pas empêché de contacter le FLN (qui contrôlait les lieux) et de leur expliquer ce que l'on voulait faire. La seule restriction que j'ai eue de leur part était de ne pas filmer de gens vivant là. C'est pour ça que dans le film d'ailleurs le bidonville est complètement vide, à part une petite grand-mère qui allait chercher de l'eau. Il faut dire qu'une bonne partie des personnes y vivant étaient sûrement en situation irrégulière ou connu pour certaines prises de positions politiques.

A votre façon de vouloir combler les vides de la télévision, montrer ce que l'on ne voit pas, on peut dire que vous êtes Michael Moore avant l'heure...
Ne m'entraînez pas sur le terrain de Michael Moore, parce que je vais sûrement être désagréable.

Vous pouvez...
J'ai bien aimé ses deux premiers films, mais après je trouve que cela se gatte vraiment : Fahrenheit 9/11 est un film malhonnête. Il y a deux ans, lorsque je tournais Le Blues des medias aux USA pour Canal +, j'avais le même opérateur que Michael Moore. Il m'a raconté des trucs effrayants. Le meilleur moment du film, lorsque la mère du GI qui a été tué lit la lettre que son fils est censé lui avoir envoyé. Sauf que la lettre a été écrite par Moore et ses scénaristes. Le soldat savait à peine lire et écrire. Et si la mère est bouleversée devant la caméra, ce n'est pas parce que c'est sa dernière lettre, mais parce qu'elle est touchée par les mots que l'on a pu mettre dans la bouche de son fils. Et ils l'ont payé pour aller à Washington alpaguer les sénateurs. De plus, la scène qui ouvre le film où on annonce à Bush l'attentat sur les Twin Towers, l'opérateur m'a garanti que le mec qui s'approche à l'oreille du président ne parle absolument pas de cela puisqu'ils ont vérifié avec des personnes pouvant lire sur les lèvres. Tout est comme ça dans le film. C'est totalement bidon.

Dupont Lajoie est sans aucun doute votre film le plus connu, ou en tout cas le plus vu grâce à ses multiples diffusions télévisées. Pourtant malgré les années, on est toujours étonné de voir à quel point ce film est d'actualité...
Oui, malheureusement. La dernière fois que j'ai revu le film (j'étais un peu obligé lors d'un festival) j'ai été frappé par le fait que le film n'ait effectivement pas du tout vieilli. D'une actualité brûlante. Effectivement les flics n'ont plus les même bagnoles, la mode vestimentaire à peut-être un peu changée, mais il n'y a même pas besoin de réactualiser un seul dialogue.

Mais comment avez-vous réussi à tourner un film pareil. Totalement à l'encontre de la culture populaire française. Très sombre. Les producteurs vont ont laissé faire ?
Oui, tout simplement parce que encore une fois, ils ne s'étaient pas donné la peine de lire le scénario. J'étais protégé par le fait d'avoir choisi beaucoup d'acteurs comiques. Pour les producteurs, c'était un peu comme si on tournait Camping. Surtout que lorsqu'on leur a fait lire le scénario, on avait quelque-peu édulcoré. Et puis il y a des scènes que l'on a choisi de tourner directement sans les coucher sur le papier comme la mort de Jean Carmet à la fin. D'ailleurs à ce sujet, il y a une anecdote qui est assez drôle. Lorsque je tournais le film, j'avais un gros doute sur la fin. Il y a celle où Carmet se fait descendre et il y en avait une autre, que l'on avait filmée, où finalement il retournait au bistrot, tranquille, se vantant d'avoir cassé de « l'arabe ». La vie continue quoi. On a alors fait deux avant-premières avec une fin différente à chaque fois pour voir quelles étaient les réactions du public. Un public qu'on était allé chercher justement dans un quartier ouvrier en échange d'un ou deux paquets de clopes. On a donc commencé par la fin où Carmet s'en sort et on a obtenu des réactions un peu molles. Deux heures après on a alors projeté la version plus « expéditive ». Et là, ça a bougé. D'un coté on avait les arabes qui applaudissaient, de l'autre les français « pures souches » qui hurlaient des insultes racistes ! Des réactions très violentes qui ont manquées de tourner à une baston générale. On a donc tout logiquement choisi cette fin.

Est-ce que cette démarche, observer les réactions des spectateurs pour faire certains choix, est une habitude chez vous ? Est-ce que vous réfléchissez toujours à la façon dont le public pouvait réagir ?
Bien entendu. Je fais des films pour le public. Celui qui dit qu'il fait des films avec l'espoir bien affirmé que personne n'aille jamais le voir : méfiez-vous, c'est un menteur ! Même le pire metteur en scène de films pornographiques espère qu'au moins, quelque part dans une scène, le spectateur trouvera quelque chose digne de Visconti !

Toujours dans cette démarche de faire un cinéma populaire (dans le bon sens du terme) vos films contiennent souvent beaucoup de scènes de cascades ou d'actions. Les prépariez-vous consciencieusement en amont ?
Oui, je les préparais un petit peu, mais ce type de scènes je m'y sens suffisamment bien pour ne pas avoir à trop y réfléchir. D'ailleurs souvent, aujourd'hui ça parait plus difficile, je faisais les cascades moi-même. Par exemple dans Folle à tuer, c'est moi qui double Thomas Milian quand il est sur la façade de l'hôtel, ou Jean Yanne lorsqu'il est suspendu à un câble pour le final.

Vous êtes un peu le Belmondo des réalisateurs... Les producteurs ou les assurances n'ont jamais rien dit ?
Ils n'étaient pas au courant (ou alors ils faisaient semblant de ne rien voir). Je n'ai jamais de personnes supplémentaires pour régler les cascades ou chorégraphier les bagarres de mes films. Je faisais ça moi-même. Sauf bien entendu, les cascades de bagnoles où je prenais Rémi Julienne ou une personne aussi compétente.

Les situations de vos films sont souvent muent ou en tout cas alimentées par la bêtise humaine. Est-ce un sujet qui vous motive toujours autant ?

Cela me motive toujours autant. Cela me met aussi en colère, même si je ne suis pas souvent en colère... du moins de façon apparente. Même sur les tournages, peu se souviennent de m'avoir vu gueuler. Bon, il y a peut-être cette fois où j'ai menacé un producteur avec un flingue... Mais il n'était pas chargé. C'était pour la sortie de Coplan sauve sa peau, avec cette fameuse histoire du changement de titre et du doublage. J'étais tellement excédé que j'ai menacé le producteur avec cette arme. Bernard Blier qui était présent a tenté de me calmer en disant « perd pas ton temps avec ces cons » et il a renversé le bureau du mec sur ses pieds ! Et il s'est contenté d'ajouter : « allez viens on se casse ». Au final c'est surtout lui qui avait recours à la violence. Je pense être un réalisateur plus ludique qu'autoritaire. Enfin après faudrait demander directement aux acteurs.

Pourriez-vous revenir avec nous sur Canicule. Un film français qui a réussi à s'offrir au casting, outre une troupe d'acteurs français talentueux comme Jean Carmet ou Miou-miou, la présence de Lee Marvin dans le rôle principal ?
C'est un film que l'on a eu beaucoup de plaisir à tourner. La rencontre avec Lee Marvin est un vrai bonheur de cinéphile. Il a été adorable sur le tournage et très professionnel à la fois. C'est l'acteur américain le plus cultivé que j'ai rencontré. Très loin de l'image de voyou ou d'alcoolo où on l'a trop souvent enfermé. Qu'il ait pris des cuites mémorables c'est un fait, mais cela ne fait pas lui un alcoolo. Il était issu d'une des grandes familles WASP de Boston qui remontait au Mayflower. Mais il l'avait quitté assez tôt pour une vie d'aventurier en devenant boxeur, marine puis acteur. Un homme passionnant et d'une grande classe.
Le film a malheureusement été assez mal accueilli à sa sortie. Il a moyennement marché. Par contre je vois qu'aujourd'hui, avec les réactions des gens, les lettres que je reçois, que c'est en train de devenir un film culte. Il se vend vachement bien en DVD. Je pense qu'avec cette forme de dérision, de cynisme loufoque, Canicule était en avance sur son temps.

Aujourd'hui, vous travaillez surtout pour la télévision. Arrivez-vous à trouvez le même plaisir qu'au cinéma ?
Les reportages pour l'émission Lundi Investigation ont été un bonheur absolu. Celui sur l'ordre du temple solaire ou celui que je viens de finir sur la guerre d'Alger, sont le résultat de véritables enquêtes. Pour ce dernier, j'ai réussi à retrouver la trace et à interviewer la jeune fille qui avait posé la bombe du lavo-matique (elle avait 16 ans à l'époque, elle en a 64 aujourd'hui), j'ai rencontré Yassef Saadi qui m'a révélé des choses qu'il n'avait jamais évoqué jusqu'alors... Tout ça est vraiment un travail passionnant.

Parmi toute votre filmographie, quelle est la réalisation dont vous êtes le plus fier?
Sans aucun doute Allons z'enfants. C'est à la fois mon plus gros bide et mon film le plus personnel.

N. Bouton-Drouard & A. Poncet






















































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