RENCONTRE AVEC LUC BESSON, RéALISATEUR D'ADèLE BLANC-SEC
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Adèle et la bête

Profitant d'une pause entre le deuxième et le dernier volet de sa saga de ses Minimoys, Luc Besson lâche un moment le monde de l'animation pour aller vers celui de... la BD. En effet, en adaptant la mythique bande-dessinée de Jacques Tardi, le réalisateur a su s'approprier l'univers de l'auteur en marquant de sa griffe le changement de support. L'étonnant -mais finalement convaincant- choix de Louise Bourgoin pour camper la fameuse Adèle en est le parfait exemple. Dans ce Paris pittoresque du début du siècle dernier où les momies boivent le thé et les ptérodactyles terrorisent les badauds, Besson laisse libre cours à sa fantaisie et trouve donc assez aisément un ton juste et personnel. Véritable terrain de jeu pour le cinéaste, le grimage des comédiens n'est pas anodin, le film devient alors un vrai divertissement ludique pour son spectateur trimballé entre les genres, du film d'aventures populaire à la comédie, afin de suivre les tribulations de cette nouvelle héroïne de cinéma à la française. C'est aux Rencontres de Gérardmer, quelques minutes après la première projection publique du film, que Luc Besson a répondu aux questions des journalistes présents pour l'évènement.

 

 

On sort à peine de la première projection du film et une chose est sûre, il a bien été applaudi à la fin...

Je ne suis venu voir que les dix dernières minutes car j'ai encore du mal à regarder le film d'un bloc avec plein de gens dans la salle. Je ne peux pas le voir sans regarder tous les détails techniques et ça me prendra deux ou trois mois avant que je puisse me me dire que j'aurai du faire autrement à tel moment. En tout cas, de derrière la salle, j'étais très surpris que ça rit autant et ça m'a fait plaisir. Pour l'instant, les deux projos qu'on a faites étaient avec des gens de l'équipe et ils ne rient pas. Ce soir, j'ai l'impression que les gens ont applaudi assez spontanément. Quand on offre un film aux gens, c'est comme lorsqu'on offre un cadeau, on ne sait jamais si la personne va nous dire qu'elle l'a déjà.

 

Comment avez-vous réussi à convaincre Tardi de vous laisser adapter d'Adèle Blanc-Sec ?

Tardi est un peu bougon comme garçon et la première fois que je l'ai appelé, c'était : « Non !. » J'exagère un peu, mais c'était quand même ça. Il a mis du temps parce qu'il avait déjà été approché pour des séries télés ou des films américains sur Adèle et je crois que ça l'a un peu agacé et fatigué. Quand je suis arrivé, j'ai un peu payé les pots cassés. Il n'avait pas envie non plus qu'on lui parle de cinéma alors j'ai mis du temps. Il avait aussi un autre projet avec un autre metteur en scène, donc j'ai abandonné. Aussi, les droits étaient chez quelqu'un d'autre et ils n'ont pas réussi à le faire. Six ans sont passés, les droits sont tombés et, têtu, je l'ai rappelé. A partir de là, on a commencé à se voir un peu mais j'y suis allé doucement parce que j'ai senti qu'il avait peur d'être trahi. Je lui ai dit ce que j'aimais dans cette BD et il m'a dit aussi ce qu'il aimait. Avant de commencer le scénario, on a bavardé pendant un an. J'avais besoin de savoir ce qu'il voulait voir et ce qu'il ne voulait pas voir. Ensuite, il y a eu un moment important dans notre relation quand je lui ai rappelé qu'on mettait vingt ou vingt-cinq minutes à lire sa BD mais que moi, il fallait que j'en tire quatre-vingt dix minutes. J'ai alors vu dans son oeil qu'il avait compris et qu'il acceptait que je devais en faire une version pour le cinéma. A partir de là, ça s'est très bien passé. Avec ses notes, j'ai fait une première version, même si j'en avais déjà faites avant, je lui ai amené le scénario et il a trouvé ça super. Pour lui, c'était à la fois complètement sa BD et pas du tout ça.

 

Il est passé sur le tournage ?

On l'a invité une dizaine de fois sur le tournage avant qu'il ne vienne. J'ai envoyé mon Chef Déco et Tardi a été très sympa parce qu'il lui a ouvert son atelier qui est à peu près l'annexe de la Bibliothèque de France. Ils se sont très bien entendus et ils ont travaillé plusieurs semaines ensemble. J'ai réussi à le convaincre pour qu'il vienne parce que je voulais son sentiment sur les décors. Quand il est arrivé dans l'appartement d'Adèle, ça lui a fait un choc, surtout que deux secondes après, Adèle est venue lui dire bonjour (rires).

 

Comment avez-vous découvert la bande-dessinée originale ?

Mon papa m'a donné la bande-dessinée quand je devais avoir une vingtaine d'années et de suite, j'ai trouvé ça super. Ce personnage féminin de l'époque complètement irévérencieux, qui fume dans son bain et parle aux momies, est pratiquement une des premières héroïnes du début du siècle dernier. Il n'y a rien qui l'impressionne, qui lui fasse peur et elle fait les choses avec beaucoup de pugnacité et de féminité. Pourtant, à chaque moment d'émotion, elle a les larmes aux yeux et devient un petit marshmallow. Je ne pensais pas du tout en faire un film. Dix ans après, j'ai redécouvert la bande-dessinée et j'aimais vraiment ce personnage. Par rapport aux femmes modernes qui ont beaucoup de libertés et ne font pas attention à ça, c'est intéressant qu'elles sachent que leurs grandes soeurs n'avaient pas le droit de voter, portaient un corset toute la journée qui les empêchait de respirer, n'avaient pas le droit d'aller dans certains clubs et de montrer qu'à cette époque, être une femme libre et moderne n'était pas facile.

 

Beaucoup de gens étaient surpris par le choix de Louise Bourgoin pour camper Adèle. Pour vous, c'était elle tout de suite ?

J'avais un petit doute tout en sachant qu'elle pourrait être bien car j'aimais beaucoup ses imitations à la télé sur Canal +. Ses petites vignettes où elle se déguisait en Jean Sarkozy, en Arielle Dombasle ou en Roselyne Bachelot me faisaient beaucoup rire. En plus, pour un metteur en scène, on voyait déjà dans ses sketchs en elle de la vraie pâte à modeler. Louise sait moduler sa voix et ça aussi m'intéressait. Ensuite, elle a fait La Fille de Monaco où on comprend qu'elle est faite pour ça. Je l'ai rencontré et au bout de cinq minutes, j'étais sûr que c'était elle. Elle est assez obsessionnelle et elle connait son scénario par coeur, les dialogues de tout le monde, les numéros des pages des scènes et des séquences. Elle a ce besoin d'immersion totale très pratique sur un tournage. Elle est incroyable et vit complètement le film.

 

J'imagine que l'aval de Tardi sur le choix de la comédienne était important.

Quand je lui ai parlé de Louise Bourgoin, il m'a demandé qui c'était. Je lui ai montré une ou deux photos et il n'était pas très convaincu. Il m'a demandé si j'étais sûr et quand je lui ai dit que oui, il m'a fait confiance. C'était mignon quand il l'a vu sur le plateau parce que d'habitude, Adèle ne lui répond pas. Au début du film, on voit qu'elle a écrit un livre, « Le Démon des Glaces », et elle lui a fait une dédicace en signant Adèle. C'était quelque chose de voir Tardi remercier Adèle pour une signature. Quand il a vu le film, Tardi m'a dit à la fin qu'elle était vraiment le personnage, au point d'en oublier les différences physiques.

 

Dans le film, Adèle a besoin des égyptiens pour guérir sa soeur parce que les médecins contemporains ne peuvent rien faire pour elle. Etait-ce une manière de dire qu'on ne regarde pas assez vers le passé ?

En tout cas, ça m'intéresse parce qu'on vit très vite de nos jours et qu'on effleure plein de choses, moi le premier. On parlait tout à l'heure de la liberté de la Femme et on voit une abstention aux élections de 50% alors qu'on ne pouvait pas voter il y a quelques dizaines d'années. On passe trop vite sur les choses et c'est bien de se nourrir du passé, même si on grapille. En plus, c'est un clin d'oeil à la civilisation égyptienne qui était déjà très évoluée il y a quatre mille ans. On a tendance à oublier ça. Ils ont inventé le calcul, l'écriture et l'astrologie alors qu'on en a fait des nids à poussière dans les musées.

 

On sent aussi ici votre envie d'aborder la comédie...

C'est venu naturellement et c'est aussi en réaction à la période. Je trouve que la vie n'est pas facile et je sens bien autour de moi qu'en ce moment, c'est dur pour bien des gens alors je pense que ça va leur donner envie de sourire. Quand j'avais vingt ans, il y avait une société assez bourgeoise qui avait tendance à s'endormir et ça me donnait envie de mettre des coups de pieds dedans, d'où les Léon et autres Nikita. J'en avais marre de ce ronronnement et la rébellion était de mon âge. Maintenant, j'ai plutôt envie d'amener des sourires, de la douceur et du rêve.

 

Il y dans le film un vrai mélange d'enchantement et de noirceur...

C'est déjà le cas dans la BD. Si c'est pour faire un film de momies, il n'y a que comme ça que ça m'intéresse. Ce décalage avec une momie qui veut boire une tasse de thé et faire peur aux gens pour se faire rire, ça me fait aussi marrer.

 

Est-ce que vous appréhendez la réaction de certains fans de la BD ?

Non, parce que je suis moi-même un fan de la BD, donc je suis dans le lot. Tardi ne s'est pas senti trahi en voyant le film mais après, il y aura peut-être des gardiens du temple qui iront contre lui...

 

Le film est à nouveau l'occasion pour vous de filmer Paris autrement, cette fois dans une version début du siècle dernier.

Oui, maintenant, grâce à la 3D, c'est incroyable. Je pouvais poser ma caméra Place de la Concorde et pendant six mois, il y a quatre-cent personnes qui enlèvent les poteaux ou rajoutent des pavés. Les véhicules en revanche étaient vrais. Ils arrivaient vers quatre heures du matin car il faut faire entrer les cheveaux dans des box, puis les ressortir et mettre les attelages sur des camions. Tout ça se met en place vers cinq ou six heures pour qu'on puisse tourner vers huit heures, souvent le dimanche pour ne pas trop gêner les gens. Même pour l'Elysée, on a tourné dedans pendant que le Patron était en vacances et en revoyant les photos d'époque, on a voulu remettre la verrière qui a donc été redessinée en 3D. C'est génial de pouvoir faire ça. C'est une société française, Buf, qui s'est occupée des effets-spéciaux et ils sont très forts. D'ailleurs, en ce moment, ils se plaignent et m'ont demandé quinze jours de plus parce qu'il y a trois ou quatre plans pour lesquels ils m'ont dit qu'on aurait encore pu mieux faire (rires). Je trouve que les momies sont super belles, tout comme le ptéroradactyle lorsqu'on le voit en gros plan. A chaque fois qu'on rajoute une seule difficulté dans un effet, on double le temps de travail. Donc, quand tu es en plein jour avec un ptérodactyle qui vole avec une actrice dessus, que cette dernière porte un chapeau à plumes, une robe et qu'il y a un mec qui pendouille en dessous d'eux, c'est un enfer à faire.

 

Certains des acteurs sont méconnaissables dans le film.

En fait, quand on a fait les recherches sur l'époque, que ce soit dans les livres ou sur les photos, les gens avaient souvent des gros pifs, des oreilles décollées sûrement à cause de l'hygiène, de la médecine ou de ce qu'ils mangeaient. Physiquement, le français moyen a énormément évolué en un siècle et j'ai mieux compris pourquoi ils les trituraient autant dans les BD. Si on met juste un peu de maquillage sur un comédien, on voit qu'on est venu le chercher en voiture le matin et qu'il vient d'arriver sur la plateau. J'avais très peur de ça parce que j'avais vu quelques films d'époque ces dernières années dans lesquels ça me gâchait tout mon plaisir d'avoir du mal à oublier l'acteur. Donc, dans Adèle, ils ont tous des prothèses. Amalric, on ne le reconnaît pas tout de suite et l'acteur qui joue Espérandieu n'a dans la vie que quarante-neuf ans.

 

Est-ce donc le premier volet d'une trilogie ?

Je vous dirai ça le 15 avril parce qu'une suite, c'est le public qui la décide. Je ne connais pas d'exemple d'un bide où le metteur en scène aurait voulu en refaire un autre. Ca doit partir du plaisir et de l'énergie. Au départ, il n'y avait pas de suite à Taxi mais quand on sent que les gens en ont envie, si on a l'histoire, on peut l'envisager. On m'a longtemps demandé des suites à Léon et je ne les ai pas faites parce que ce n'est pas une question de business. En tout cas, il y a neuf albums de Tardi donc ça fait de la matière et c'est tentant, mais en même temps, il faut attendre.

 

Enfin, pas trop embêté de voir en ce moment qu'un autre Besson vous vole la vedette, un certain Eric ?

Ouvrez l'annuaire et vous verrez qu'il y en a beaucoup. Ce qui est marrant, c'est que j'ai reçu deux, trois lettres de jeunes de banlieue qui me disent qu'ils aimaient mes films mais qu'ils sont déçus que je me sois mis à la politique (rires). Mais bon, ce n'est pas le nom qui fait l'homme...

 

     

          (Merci aux équipes d'EuropaCorp & des Rencontres du Cinéma de Gérardmer)

Christophe Trent Berthemin






















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