ENTRETIEN AVEC ALBERT DUPONTEL, RéALISATEUR DU VILAIN
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Rencontre avec Albert Dupontel

Si l'affrontement entre une mère et son fils et l'incommunicabilité au sein des familles ont souvent été des thèmes au centre du cinéma auteurisant français, quand c'est Albert Dupontel qui les reprend à son compte, autant dire que le terme « affrontement » est à prendre au sens propre. Si son film se rapproche parfois d'un cinéma plus classique, héritier d'un Arsenic & Vieilles dentelles, ce n'est pas pour autant que Dupontel a mis de l'eau dans son cyanure et que ses thèmes sont plus édulcorés. Film après film, il continue de dessiner avec dextérité ses histoires aux crayons de couleurs sur du papier de verre. Dans un registre cette fois plus chenapan que manifestant, il s'amuse comme s'il avait trente ans de moins et permet à Catherine Frot de camper une femme qui, elle, en a trente de plus. Leur face-à-face ravira donc les 7 à 77 ans, une tranche d'âge assez large, certes, mais qui prouve que le réalisateur peut amplement élargir son public quand il le souhaite sans pour autant oublier ce qui fait la férocité de ses fables. Alors, ne faites pas comme Laurent Bignolas, allez-voir le film et ce, même si vous avez un vrai travail !

 

 

Pour commencer, question d'actualité, que faisiez-vous le 9 novembre 1989 ?

Albert Dupontel : C'était la Chute du Mur de Berlin, je m'en rappelle bien. J'étais en train d'éructer une première ébauche de mon spectacle dans une ville de France, Lyon je crois. Et pour être honnête, je m'en foutais complètement parce que j'étais occupé par ma propre survie, par mon propre Mur de Berlin que je taillais à coup de burin. Il fallait que je paye mon loyer et de la nourriture tout en continuant à faire ricaner trois personnes dans un cabaret. Dans ces moments-là, on s'en fout des éléments géopolitiques qui vous dépassent mais avec le recul, on sentait bien que c'était un élément important. Quand on a vingt-cinq ans, on ne se rend pas forcément compte des choses qui se passent.

 

Enfant, vous étiez vous-même un vilain ?

AD : Non, depuis Bernie, on me demande si ce que je fais est biographique mais si ça l'était, ce serait vraiment consternant (rires). C'est juste l'envie de tirer les deux extrémités du caractère des personnages. Je fais de ce vilain un vilain diabolique et « monstrueux » et de cette maman un peu naïve, une créature en plein métaphysisme et très spirituelle. C'était donc pour les besoins de la fable mais pour ma part, je n'étais pas comme ça.

 

En tout cas, biographique ou pas, ça doit vous plaire de camper ce personnage de Vilain.

AD : Oui et non, parce qu'encore une fois, ce qui me motive, ce n'est pas de jouer dans le film mais de parler de quelque chose qui m'intéresse. Que ce soit un type sans nom, un type qui n'arrive pas à écrire sa pièce ou un type qui trouve un uniforme, je pars toujours d'un concept que je pervertis à l'écriture de manière humoristique. Je suis une marionnette qui essaye d'être disponible. Seulement, ici, il fallait aussi convaincre quelqu'un comme Catherine Frot de venir dans ce monde un peu coloré et ce n'est pas rien.

 

Et elle a vite accepté d'être vieillie de cette manière ?

AD : Catherine a hésité et on a fait des essais jusqu'à ce qu'elle trouve cette silhouette. La vieillesse peut faire peur au début en terme de laideur mais je lui ai dit que je voulais qu'elle soit une vieille dame qui n'aurait rien à voir avec le réalisme. Le réalisme n'est pas quelque chose qui m'intéresse beaucoup même si j'aime que les mobiles des personnages soient réalistes, comme la haine que le Vilain peut avoir pour sa mère, mais je n'aime pas que le traitement le soit. Je ne voulais pas qu'elle marche en boîtant mais qu'elle reste elle-même et qu'on trouve une silhouette entre la grand-mère de Titi et Grominet, Mamie Nova et celle du portrait de David Hockney, qui était une des sources d'inspiration. Je trouve que c'est intéressant pour un acteur de se grimer et je trouvais que ça augmenterait la fantaisie du film que de l'avoir dans le travestissement. Le vrai danger du film, ce n'était pas de bouffer un canari, c'était de dire à une actrice encore jeune qu'elle allait vieillir de trente ans. D'ailleurs, le premier plan de caméra du film est intéressant parce qu'on voit des photos à différents âges. Quand on a fait les premières projections, je me disais que si les gens n'acceptaient pas cette idée, j'étais mort (rires). Finalement, tout le monde l'a accepté et au départ, je voulais attendre plus longtemps avant de la faire venir. Mais si j'avais attendu, les gens n'auraient pas forcément accepté. Les gens acceptent tout pendant les dix premières minutes donc c'est pour ça que le Vilain arrive un peu plus tard, au bout de six minutes. En mars, j'ai passé le film dans un lycée de jeunes étudiants en cinéma qui ne savaient pas quel film ils allaient voir. Le film était dans une version Quicktime avec un son mono donc ça ne pouvait pas être pire. Ils ont suivi et bien réagi au film. J'ai donc repris le montage qui faisait 1h17 pour rajouter sept minutes de comédie pure. On a donné aucune chance au spectateur et on s'est dit que s'il survivait à cette version, qu'est-ce que ce serait quand il y aurait le mix, les effets spéciaux et la musique...

 

Pourquoi avoir donné le nom de Maniette au personnage de Catherine Frot?

AD : Quand j'étais petit, j'avais une grand-tante qui était quasiment centenaire et qui était très bigote et naïve. Elle s'appelait Jeannette mais mes soeurs et moi, on l'appelait Maniette. Ca me faisait donc rire d'entendre le nom de Maniette sur le plateau alors qu'on était que quelques-uns à avoir connu cette personne-là (rires).

 

Vous aviez cette envie d'un face-à-face depuis longtemps ?

AD : Non, c'est surtout que j'avais envie de parler du bien et du mal. Je voulais se faire croiser les univers de Tex Avery et celui de Frank Capra pour qu'on se rende compte que les enfants ne sont pas les enfants que les parents croient et que les parents ne sont pas les parents que les enfant croient. Au départ, j'étais parti sur une histoire d'ange mais c'était assez compliqué et comme au bout d'un mois ou deux, je ne m'en sortais pas, je me suis demandé qui était notre ange. Je me suis alors dit que c'était notre maman, laquelle véhicule des valeurs métaphysiques dont subsistent des grumeaux de cette première tentative où un ange venait du cosmos. Mais au-delà d'un budget qui aurait été lourd, il y avait une perception que je ne trouvais pas forcément concise. Tout ça s'est donc précisé en ramenant au rapport mère et fils, donc à la maison, donc au huis clos. L'affrontement est plus intéressant dans un endroit restreint. C'était la première fois que je faisais ça car d'habitude, ce sont souvent des cavalcades assez frénétiques en banlieue. Cette fois, je me suis retrouvé dans une petite maison, en banlieue certes, mais plus dans le salon et la salle de bains. C'est marrant parce qu'on a tourné à Stains, à cinq-cent mètres du décor où on avait tourné Bernie. Il y a des cités mais il y a aussi ce quartier ouvrier des années 30, aujourd'hui classé, dans lequel les maisons ont cette patine jaune et sont agencées ainsi. Ca donne le côté fable que j'aime.

 

Tex Avery et Frank Capra étaient vos deux références ?

AD : Pour celui-là et pour parler sérieusement, oui. D'un point de vue cinématographique, il y a un traitement à la Tex Avery et une morale, même si je n'aime pas ce mot, qui peut exister dans les films de Capra bien qu'elle soit ici plus... malmenée.

 

Justement, vous pensez que c'est un film « moral »?

AD : Non, ce n'est pas du tout mon truc parce que la vie n'a aucune morale, donc je ne vois pas pourquoi je m'encombrerai avec ce concept dans mes films. Après, dans tous mes films, j'aime tous mes personnages, que ce soit Bernie ou le banquier d'Enfermés Dehors, donc j'essaye de les sauver, plus ou moins adroitement.

 

Est-ce que ce film a été financièrement plus facile à monter que les autres ?

AD : Oui et non, parce qu'Enfermés Dehors m'a permis de revenir dans le circuit de façon très honorable. Aussi, le sujet intéressait plus les chaînes de télés, tout comme la présence de Catherine Frot a rassuré les investisseurs mais aussi le fait que ce soit mon quatrième film et qu'on commence à s'habituer à moi. Tout à l'heure, dans le train, j'étais avec ma productrice et on parlait de ça justement. Elle me disait qu'il y avait eu 200 000 Dvd vendus de Bernie, 40 000 du Créateur qui n'avait pas du tout marché en salles et 80 000 d'Enfermés Dehors. En gros, il y a une clientèle sur ces films même si ce n'est peut-être pas celle qu'on voit dans les salles. Film après film, le créneau se creuse donc quand ils m'ont vu arriver avec Le Vilain et que je leur ai dit qu'il y aurait Catherine, ils étaient forcément plus intéressés. Après, ce n'est pas le budget de Lucky Luke ou de Micmacs à Tire-larigot, mais le film ne mérite pas plus et ça aurait été une aberration d'entrer dans un grand budget. Je tenais surtout à ce que le projet soit légitime. Quand Enfermés Dehors a fait 700 000 entrées, j'étais légitime de faire ce cinéma-là, pas si différent des autres, mais qui dans certaines bouches semble plus décalé que d'autres alors que je trouve la normalité bien plus déjantée.

 

C'est en tout cas, votre film le plus « sobre ».

AD : Oui, en terme de caméra. Il n'y a pas les fioritures que j'aime et que j'assume dans Enfermés Dehors et Le Créateur, mais cest parce qu'ici, je suis dans un huis clos. L'histoire amène directement à un terrain de bataille qu'est la maison de l'enfance et je ne voyais donc pas l'utilité de faire entrer des caméras par la cheminée ou le sous-sol. C'est en ça que Le Vilain est plus sobre, même s'il y encore des plans comme les plans subjectifs de la tortue. L'intérêt central de ce film était de capter la fantaisie de Catherine en vieille dame, ce qui n'était pas si simple que ça. C'est une excellente actrice mais il y a des moments à attraper donc si je m'encombrais dans cette captation avec des perfomances de caméra, ça aurait été de trop. Dans Le Créateur, je découvrais la caméra et je parlais de la création donc je voulais être créatif. En tant que spectateur, ça m'aide aussi à décoller dans l'univers d'un mec.

 

Mais celui-là peut plus facilement plaire aux enfants.

AD : Oui, mon fils et mes neveux l'ont tous vu, de sept à quinze ans, et sont même retournés le voir sans que je les force. Mon fils qui a maintenant douze ans trouvait Enfermés Dehors un peu noir et agressif mais il aime beaucoup celui-là. Je ne pense pas que ce soit plus « sage », simplement, j'ai mis le doigt sur un sujet qui touche plus les gens, le rapport entre les parents et les enfants. Quelque soit notre âge, on a tous un papa et une maman et comme le dit l'affiche, on a toujours voulu au moins une fois leur tirer dessus (rires). En tout cas, mes neveux étaient ravis de voir ce type jouer des tours pendables à sa mère. Dans mon errance d'auteur, ou plutôt de mec qui fait des films car je n'aime pas ce mot, je suis tombé sur un sujet qui m'a touché et je me rends compte depuis une semaine qu'il touche plus les gens que mes autres sujets. Quand Maniette dit au Vilain que quoi qu'il aurait fait, elle aurait été fière de lui, il se dit dans sa tête : « Putain, si elle savait... » (rires).

 

Vous vous censurez vous-même ?

AD : Non, par contre, j'ai des censures économiques. Quand je faisais Bernie qui était complètement hors-limite, je savais délibérément que je n'aurai pas beaucoup d'argent pour le faire. Cette fois, j'ai un film qui a encore l'économie qu'il merite et si demain, je veux raconter l'histoire d'un gars qui coupe tout le monde avec sa tronçonneuse, je saurai dès le départ que j'aurai peu d'argent, mais je pourrai le faire. Regardez, Gustave et Benoît (ndr - Kervern et Delépine) font des films à un million et demi d'euros comme Louise-Michel et c'est très bien car c'est une économie cohérente. C'est même plus intéressant en termes de mise-en-scène quand on le sait dès le départ. J'aurai pu faire autre chose que Bernie comme premier film après un succès en music-hall mais c'était vraiment ça que je voulais faire donc ça a mis quatre ans. En ce moment, les histoires me portent vers quelque chose de plus compassionnel, de moins rageur mais c'est normal, je vieillis. J'ai moins de colère qu'avant et il y a plus de tendresse et de nuance par rapport aux choses donc spontanément, je vais vers des sujets plus fédérateurs. Encore que des tortues qui passent par la fenêtre...

 

Oui, on pourrait penser que vous êtes plus calme mais finalement le film ne l'est pas tant que ça...

AD : Non, les thèmes et la fantaisie sont les mêmes sauf que l'histoire que je raconte est moins en colère et moins désespérée... mais ça peut revenir.

 

Avec quelle minutie préparez-vous un tournage ?

AD : Je prépare un film de manière très précise en amont. J'ai des storyboards et j'avais même commencé un storyboard dès le début de l'écriture, ce que je ne fais jamais. J'avais demandé à Michael Sanlaville, qui a aussi fait l'affiche du film, de me faire une BD de ce qu'il voyait à la lecture du scénario. Quand j'ai découpé le film, j'ai refait un storyboard plus précis avec un autre mec. Après, sur le plateau, comme j'ai un budget assez restreint, il ne faut pas que la caméra flotte et il faut finir à l'heure. Il faut avoir les plans car j'ai toujours la hantise d'arriver au montage en me disant qu'il m'en manque. Je peux toujours retourner mais bizarrement, cette fois j'avais tout ce que je voulais et je n'ai rien retourné. Tout est au service de la comédie et ce n'est pas parce qu'il est dix heures et qu'on va tourner que ça va être drôle. La journée commence avec ses succès et ses échecs. Quand Nicolas (ndr - Marié) retire la balle du mur, la journée était mal partie parce qu'un des acteurs qui devait être là n'avat pas pu venir donc on avait du chambouler le plan de travail. On a tourné ce qui était prévu mais je n'en était pas content. Vu ce potentiel que dégage Nicolas, je lui ai dit de désinfecter le mur et au final, j'ai gardé la scène. Grâce à ce genre de pépites, on est sorti vainqueur d'une journée qui était mal partie. Ce qui a le plus changé, c'est que l'arnaque du Vilain était plus étoffée et qu'elle démarrait le film. Donc, j'ai tout viré et je n'ai gardé que certains moments qu'on voit dans la scène avec l'excellent Philippe Duquesne. S'il n'est pas là, la scène ne vaut rien. On propose et l'acteur dispose...

 

D'ailleurs, un des rôles très forts du film, c'est celui de Nicolas Marié.

AD : Oui, il fait tous mes films depuis 17 ans. Ce qui prouve que c'est le rôle qui fait l'acteur, c'est qu'il avait un plus gros rôle dans Enfermés Dehors, celui du banquier, mais qu'on en parlait moins que dans ce petit rôle du Docteur William, qui est une sorte de running-gag. Il croque tellement bien cette silhouette de médecin perdu qui se venge du Vilain sans le savoir.

 

Et pour une fois, ça lui change du rôle du méchant...

AD : Oui, d'ailleurs dans Micmacs à Tire-Larigot, il joue un méchant. Après, je trouve que c'est une erreur de lui faire jouer un méchant parce que faire jouer à quelqu'un ce qu'il dégage à l'image est un pléonasme. Un peu comme lorsque je joue les énervés. Et puis, je trouve que Nicolas a beaucoup de comédie en lui. Dans Micmacs, je trouve que c'est un des meilleurs acteurs. Il y est formidable, très précis et avec une grande présence.

 

On rit beaucoup sur le tournage d'un film d'Albert Dupontel ?

AD : Non, pas tant que ça, je ne suis pas très rieur. En plus, ce n'est pas un péplum car il y a juste l'argent qu'il faut pour faire le film donc il faut bosser et faire des plans. On se marre beaucoup aux répétitions parce qu'on tourne avec un caméscope et que ça ne mange pas de pain, alors chacun peut y aller de son sketch personnel. Avec Bouli (ndr - Lanners), on a eu vrais fous rires. Si Bouli n'est pas là, le personnage n'existe pas. Il a cette sorte de souplesse pachydermique à la Baloo et si vous avez vu Eldorado, vous savez que c'est un réalisateur extra. Je suis fan et j'ai été très gâté. La comédie, ce n'est pas l'art de faire, c'est celui de refaire. Si le cinéma réaliste peut nous amener à trouver spontanément des émotions, dans la comédie on fait et on refait jusqu'à ne presque plus penser à ce qu'on fait quand on le fait (rires). Pour ça, il faut booster les acteurs. Mais je ne pense qu'on soit obligé de rire sur le plateau d'une comédie ou de pleurer sur celui d'un drame. Tout ça doit être fait avant et quand on fait Deux Jours à Tuer, on pleure en lisant le scénario mais sur le plateau, on a plutôt envie de rire qu'autre chose. Dans une comédie, on peut s'amuser aux répétitions mais une fois sur le plateau, avec un rythme imposé, il faut que les acteurs finissent par s'oublier parce que c'est ce qui s'échappe qu'il y a de mieux. Catherine se maîtrise beaucoup et il faut lui expliquer pour que tout soit contrôlé. Quand je lui ai dit que c'est ce qui s'échapperait d'elle qui serait le mieux, elle m'a dit que rien ne lui échapperait et finalement, elle joue, elle s'amuse et il y a donc plein de choses qui remontent qui sont formidables. Mais pour ça, il faut que le travail d'improvisation ait été fait avant afin que ça ne parte pas dans tous les sens mais pile-poil dans le bon.

 

Votre film sort le même mois que celui d'un de vos amis, Terry Gilliam.

AD : Oui, je l'ai vu hier et il m'a dit qu'il passait sa semaine à promouvoir mon film (rires). Il y a longtemps, je lui ai dit que je ne lui demanderais jamais de tourner dans un de ses films et il m'a répondu que je faisais bien. Il évolue en Champions League et moi en championnat français, donc c'est différent. C'est un géant du cinéma mondial et sa considération me fait un bien fou et me suffit amplement. Sur son prochain film, même si je n'ai pas le droit d'en dire plus, j'ai été un de ceux qui ont soufflé des noms pour le casting et je crois savoir qu'ils ont gardé une de mes idées. J'en suis très fier. J'étais à Londres cet Eté où je suis allé montrer Le Vilain qui l'a beaucoup fait rigoler. Si ça ne l'amusait pas, il me le dirait. On a parlé jusque tard dans la nuit et quand on a parlé de son prochain film, Don Quichotte, c'est là que j'ai soufflé des idées mais s'il ne vous en a pas parlé, c'est que je ne dois pas en parler. Je passerai le voir sur le tournage parce que ça fait longtemps que je veux le voir tourner. Objectivement, on ne peut pas dire que le cinéma français passionne la Terre entière, toujours est-il que quand on arrive à montrer à des gens comme eux un film comme Le Vilain, ça les fait marrer. Pour Enfermés Dehors, Terry Jones et lui sont carrément venus faire un rôle. Même si on est commercialement battus par d'autres pays, sur le papier, je ne pense pas qu'on le soit donc je ne désespère pas. Gilliam me dit de faire mes films en langue anglaise et je lui ai dit que je le ferai si j'étais sûr de garder les prérogatives qui sont les miennes. J'ai fait la tentative entre Le Créateur et Enfermés Dehors et finalement, j'ai perdu trois ans. Je suis donc resté cinq ans sans m'approcher d'une caméra et je ne m'y aventurerai plus. Après, tourner en langue anglaise, pourquoi pas...

 

Vous semblez encore déçu de l'accueil qu'avait reçu Le Créateur.

AD : Oui, j'étais déçu et je suis allé chercher mon salut à l'étranger. J'ai fait un peu n'importe quoi aux Etats-Unis et j'ai écrit Enfermés Dehors pour eux. Finalement, je suis revenu en France et au même moment, Canal+ changeait de direction. Le Créateur n'a pas du tout été éliminatoire et j'aurai très bien pu en faire un autre deux ans après mais c'est moi qui me suis mis bêtement hors-jeu. Il n' pas fait d'entrées mais il était prometteur et en allant chercher un salut ailleurs, j'ai fait une grosse connerie que je ne ferai plus. J'ai beaucoup de chance d'être toléré par le système en France et de pouvoir raconter les films que je veux avec mon artisanat à moi.

 

Pourtant, des films comme Enfermés Dehors ou Le Vilain ont le potentiel d'être des films vus à l'international.

AD : Il y a un truc qui est marrant, c'est que lorsque j'ai présenté Le Vilain à Londres dans une petite salle de trente personnes remplie et dans laquelle les gens réagissaient bien, il y avait un gros distributeur anglais qui était là. Il m'a dit qu'il ne prendrait pas le film parce que ce n'était pas un film français et je pense que pour lui, c'était une forme de compliment. Pour eux, le cinéma français, c'est plus celui d'un mec comme Jacques Audiard, qui perpétue avec élégance et intensité une tradition de cinéma à la française. Son cinéma est formidable et c'est pour ça qu'il croule à chaque fois sous les récompenses. Mais moi, j'ai grandi en tant que jeune adulte dans les années 80 et j'ai été innondé de cinéma indépendant américain. Ce sont des gens comme Terry Gilliam ou les Frères Coen qui m'ont donné envie de faire du cinoche. J'adore cette caméra mobile, ces couleurs, ces récits absurdes et ses personnages décalés parce que c'est ce que je ressens de la vie. J'ai trouvé dans ce cinéma quelque chose qui m'a donné envie d'en faire alors que j'allais voir tous les cinémas. On admire toujours les gens pour des qualités qu'on a en nous mais qu'on arrive pas à exprimer. C'est pour ça qu'on n'admire pas un inconnu ou quelqu'un qui ne vous parle pas du tout. Ce cinéma, c'est ce que j'essaye de sortir de moi depuis des années. Arizona Junior est un film qui m'a fait fantasmer comme Brazil est un film que j'ai vu plusieurs fois le même mois et dont je ne me suis toujours pas remis. On est beaucoup à être comme ça. Un copain comme Jan Kounen fait aussi un cinéma très inspiré tout comme Jean-Pierre (ndr - Jeunet). Après le cas de Jean-Pierre nous fait un peu rêver parce qu'il a réussi à convaincre le public français et international avec cette relecture d'un cinéma qui est visuellement très anglo-saxon mais revisité par la culture française. Il est un peu notre lumière dans la nuit (rires). Sinon, Bernie a pas mal voyagé à l'international et j'ai gagné des prix au Japon parce qu'il a ce côté gore et trash qui passe bien dans leur culture. Le Créateur a aussi eu des prix mais il n'a jamais été distribué. Ce sont des films qui sont regardés avec beaucoup de curiosité et on est certainement piqué et pillé. Il y a une fac à Tucson qui a passé Le Créateur pendant plusieurs mois à ses étudiants. Donc, tout ça pour dire que j'écrirais peut-être un jour un récit dans lequel je mettrai des acteurs anglais dedans. J'aimerai bien mais il vaut mieux y aller mollo. J'ai fait l'erreur une fois, pas deux...

 

Vous parliez de Bernie. Est-ce que c'est difficile de faire des films quand le premier qu'on a réalisé est devenu culte ?

AD : Il vaut mieux ça plutôt que les gens n'aient pas vu mon premier film. C'est un métier très excessif et Terry Jones me disait qu'à l'époque des Monty Python, on leur disait toujours que ce qu'ils faisaient avant était mieux. Quand les gens ont vu Sacré Graal, il trouvaient que les sketchs étaient mieux, quand ils ont vu Le Sens de la Vie, ils trouvaient que Sacré Graal était mieux (rires). Quand on laisse un fort souvenir collectif, les gens voudraient presque revoir la même chose et on doit se battre contre un fantôme qu'on arrive jamais à égaler. Le temps est le seul juge du travail de quelqu'un. Il y a pas longtemps, je regardais le box-office des années 30 et les cartons populaires sont des films que je n'ai pas vu et dont je ne sais même pas ce que c'est, tandis que dedans, on trouve en bas de la liste un film comme La Règle du Jeu qui a été une tôle mais dont on parle encore maintenant. Il faut donc être prudent avec ça parce qu'il n'y a que le temps qui dégage la vérité d'un artiste et de son travail mais souvent, cet artiste n'est plus là pour le voir.

 

Après Le Vilain, vous allez bientôt jouer le rôle du Cancer chez Bertrand Blier...

AD : Oui, dans trois semaines avec Jean (ndr - Dujardin), sur un homme qui reçoit la visite de son Cancer. C'est un très joli scénario, très drôle et très tendre, bizarement de la part de Bertrand. Je n'hésite d'ailleurs pas à dire que je trouve que c'est ce qu'il a écrit de mieux depuis Tenue de Soirée. Les dialogues sont hilarants et c'est un retour à un Blier qu'on n'a pas vu depuis longtemps. Ca faisait deux fois que je refusais et têtu, il est revenu à la charge une troisième fois. Je suis très content et en plus, Jean est un mec que j'ai rencontré sur Le Convoyeur et avec qui on se marre bien. Dans l'histoire, les gens qui aiment le personnage de Jean voient son Cancer mais ceux qui ne l'aiment pas ne le voient pas. Je trouve ça très poétique. Je crois que le titre, qui a encore changé, est Le Bruit des Glaçons parce que le personnage de Jean est un écrivain raté et alcoolique.

 

Le cinéma très singulier de Blier a été une influence pour vous ?

AD : Je ne sais pas si on peut parler d'influence mais c'est pour moi un des plus grands auteurs du cinéma francais, du niveau d'un Jeanson ou d'un Prévert. Il a fait de purs bijoux qui n'ont pas toujours été bien reçus de la part du public comme Buffet Froid. Je suis toujours allé vers ses films avec beaucoup d'enthousiasme. Quand vous recevez des choses avec plaisir, certaines doivent rester dans votre tête. J'aime la folie de son montage et de ses dialogues alors qu'à la caméra, ça a toujours été un mec très sobre. Par exemple, dans Les Valseuses, j'aime vraiment ce mélange de gauloiserie et de distance très britannique.

 

Quelle démarche adoptez-vous lorsque vous êtes dans les films des autres ?

AD : Même si je vais avant tout vers une histoire, je vais dans des films que je ne pourrai pas faire tout seul. Dans le registre dramatique, je n'ai aucun repère donc je m'oublie et j'essaye de me mettre entièrement à la disposition d'un metteur-en-scène, comme Gaspar Noé, Jean Becker ou Nicolas Boukhrief. J'essaye d'être celui que j'aimerai qu'on soit avec moi à la différence près que dans la comédie, ce que je demande aux acteurs est très travaillé et répété. Dans Deux Jours à tuer, il n'y a que la scène du repas qu'on a répété pendant un week-end complet. D'ailleurs, à l'époque où je l'ai lu, je venais de faire deux films dont je n'étais pas du tout content. Quand je suis acteur, je m'oublie un peu car je ne suis pas devant un ordinateur à écrire mon prochain film. En 2006 et 2007, j'ai pas mal tourné mais même s'il y a des choses que j'ai regretté, je ne me suis jamais forcé à rien.

 

Vous allez donc continuer à aller dans les films des autres, puis revenir sur le votre, puis repartir dans les films des autres, etc...

AD : Je pense surtout que je vais faire mon prochain film parce que le temps passe vite et que j'ai déjà quarante-cinq balais. Je suis content d'être sur le Blier mais je sais que pendant deux mois, je ne vais faire que ça. Je suis parfois poussif et besogneux et même si je m'enferme chez moi, il m'arrive d'écrire trois lignes dans la journée ce qui est laborieux. La preuve, j'ai fini de tourner le Becker en avril 2007 et j'ai commencé à écrire Le Vilain dans la foulée. J'ai tourné le film dès septembre 2008 donc il m'a fallu un an et demi de gestation pour arriver devant vous aujourd'hui en sachant que je ne fais que ça depuis avril 2007, rien d'autre. Donc après cette petite escapade chez Blier, je pense que je ne ferai rien d'autre avant de refaire le mien, à priori. En tout cas, je n'ai pas d'excuse pour ne pas le faire.

 

De quoi parlera votre prochain film comme réalisateur ?

AD : C'est une histoire d'amour improbable entre une notable et un marginal. J'ai deux acteurs en tête mais ça dépendra si je le fais en anglais ou pas car si je le fais en anglais, je ne jouerai pas dedans alors que sinon, je jouerai peut-être le rôle du marginal. Tout ça est en train de s'ébaucher mais je suis en train de parler de moi dans la France entière jusqu'à la nausée donc en attendant, le projet n'avance pas et attend sur ma cuisine.

 

Vous reviendrez un jour à la scène ?

AD : Peut-être un jour pour voir si j'en suis capable et si mon vieux corps peut encore supporter de gesticuler pendant deux heures devant les gens. Sur Internet, j'ai fait un sketch qui s'appelle « L'Ode au Vilain » avec un chef d'orchestre qui pique dans un panier dans lequel se trouve un chat pour lui faire chanter « Au Clair de La Lune ». Je rassure les gens, il n'y avait pas de chat dedans. En tout cas, c'est sur mon site et c'est quelque chose que j'avais écrit mais que je n'avais jamais joué publiquement. Mais au départ, les sketchs, je les faisais pour faire marrer les copains. J'avais commencé dans une école de théâtre classique, chez Antoine Vitez, et on faisait du Strindberg et du Tchekhov. C'est là que j'ai commencé à faire mes sketchs donc autant vous dire que ce n'était pas l'antichambre du clown. Ca a été vu et dans la foulée, j'ai eu la chance de tomber sur des gens qui ont bien voulu mettre des sous pour un spectacle. C'est quelque chose qui m'a surpris parce que ce n'était pas du tout-public. Après, pour Bernie, on voulait faire 300 000 entrées et finalement, on en a fait le triple. C'était une bonne surprise qui prouvait que les gens avaient plus de distance, d'iconoclastie et de sens critique qu'on pouvait imaginer. Il y a de la place tant qu'on reste dans une économie cohérente. Pour Le Créateur, j'ai été déçu parce que le distributeur a sorti ça comme un paquet de rillettes alors que ça méritait mieux. Aujourd'hui, j'ai envie de parler d'une histoire d'amour parce que je trouve ça improbable, et on verra si ça parle ou non aux gens.

 

Vous avez votre propre blog sur lequel vous répondez directement aux questions des gens et vous avez récemment eu une carte blanche sur Dailymotion. Quel rapport entretenez-vous avec Internet ?

AD : C'est un média que je trouve genial. La télé, c'est la culture de l'ennui et on s'emmerde devant. Quand on rentre chez soi, on zappe comme un couillon et on reçoit passivement des choses pas forcément intéressantes. Je n'ai pas la télé et l'autre jour, mon fils qui l'a vu chez un copain m'a dit : « C'est bien la télé parce qu'on peut voir ce qu'on a raté sur Internet » (rires). C'est très révélateur des générations à venir. Quand il rentre à la maison, il ne regarde pas des séries mais il va directement sur Youtube. Quelqu'un comme Rémi Gaillard est une énorme star sur Internet et fait des millions de clics et c'est en voyant chez Denisot un sketch de Gaillard qu'il n'avait pas vu sur le Net qu'il m'a fait cette réflexion. Sur Dailymotion, on a pu faire une vidéo de Marcel Gotlib où il redessinait pour la première fois en live depuis quinze ans et nous a fait un dessin pour Le Vilain. Il y avait aussi une interview que j'ai faite de Terry Gilliam ou un clip qu'avaient fait certains types de Noir Désir. C'est un vrai terrain d'expression et quand on a une actu, on peut parler de soi sans être court-circuité dans une émission de télé dans laquelle on est bloqué par des codes et où les animateurs se mettent en vedette sans arrêt, ce que je trouve très curieux.

 

Enfin et j'imagine qu'on vous le demande souvent sur cette tournée, est-ce que vous aviez une tortue quand vous étiez enfant ?

AD : Oui, j'avais une tortue même si ce n'est pas très original. Je cherchais un animal domestique qui avait pu survivre à la longue absence du Vilain et ça allait du Dragon de Komodo au caïman en passant par l'éléphant, mais c'était moins fréquent. La tortue est un élément qui n'était pas du tout sûr d'être maintenu au montage mais j'ai vu qu'elle était efficace et qu'elle faisait rigoler. D'ailleurs, pendant les projections-tests, les gens disaient que la tortue était leur personnage préféré. C'est une grande leçon d'humilité...

 

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Christophe "Trent" Berthemin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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