LUCKY LUKE : ENTRETIEN AVEC JEAN DUJARDIN & JAMES HUTH
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Jean Dujardin, acteur / James Huth, réalisateur

Jusqu'à maintenant, les adaptations cinés de Lucky Luke n'avaient guère fait briller le personnage, que ce soit sous les traits de Terence Hill ou ceux de Til Schweiger dans la version ericetramzyesque des Daltons. Après une collaboration remarquée sur "Brice De Nice" et une autre plus furtive sur le très sympa Hellphone, James Huth et Jean Dujardin s'attaquent au mythe Lucky Luke avec autant d'ardeur qu'il en faut à d'autres pour attaquer une diligence. Si le talent de James Huth est d'avoir su offrir un spectacle visuel très réussi, du travail sur les décors à celui sur les costumes, il n'a pas pour autant oublié de construire un casting aussi cohérent que risqué. De plus, les personnages tirés de la BD sont savamment choisis par rapport à leur cinégénie, de l'amour des mots de Jesse James aux tours de magie de Pat Poker, tous trouvent ici une dimension supplémentaire sur leur nouveau terrain de jeu qu'est le cinéma. Les codes de la bande-dessinée de Morris et Goscinny sont respectés, du moins en ce qui concerne les quelques images iconiques attendues, mais pour le reste, l'adaptation laisse libre cours à l'instinct des auteurs du film, de l'amour du western de son cinéaste à l'humour portant désormais la griffe Dujardin de son comédien principal. Et finalement, même si le scénario tire parfois sur les ficelles du rebondissement, une chose est sûre : le film qu'il fallait faire avec "Lucky Luke" est désormais fait.

 

(Quand il s'assoit à table, James Huth porte un t-shirt "I don't do drugs, I am drugs", célèbre adage de Salvador Dali)

 

...Avec un t-shirt comme ça et en sachant que vous avez tourné en Argentine, on aurait presque pu s'attendre à voir Blueberry 2.

James Huth : Oui (Rires). Remarque, même si je ne fume pas et que je ne bois pas, là-bas, j'ai compris ce qui pouvait se passer dans la tête de gens qui seraient un peu en train de se chercher ou dans une phase particulière, parce que la nature y est tellement forte. Tu es à 4000 mètres d'altitude et il n'y a pas un fil électrique à 150 kilomètres à la ronde. Ce sont des paysages qu'on ne pense pas voir un jour. Personne n'est venu là-bas depuis très longtemps donc en te baissant, tu ramasses un os de dinosaure. Aussi, ce qui est bien, c'est que ça ne sert à rien de dire aux gens de couper leurs portables (rires).

 

J'imagine. Comment êtes-vous arrivé sur l'adaptation d'une des BD les plus populaires depuis plusieurs générations ?

JH : Yves Marmion d'UGC est venu me voir pour me proposer le film. J'ai dit oui de suite mais uniquement si je le faisais avec Jean (ndr - Dujardin) et en Argentine. C'est étrange car généralement, je réfléchis beaucoup avant de m'engager sur un projet. Je me suis d'ailleurs demandé pourquoi j'avais dit ça (rires). Même si j'ai lu plusieurs BD, c'est sur celle-là que j'ai vraiment grandi et je me souviens encore quand on courait acheter nos vignettes Panini de Lucky Luke en sortant de l'école. C'est un héros au milieu de deux cultures, d'où le plan sur la pancarte "ouvert" d'un côté et "closed" de l'autre. C'est un univers particulier qui n'appartient qu'à lui. Il y a quelque chose de très romantique dans ce héros condamné à avancer vers le soleil couchant. J'adorais Tintin et Astérix mais il y avait quelque chose de plus profond dans Lucky Luke. Ca ne m'a donc pas étonné que je dise oui de suite. J'aime le fait qu'il se batte contre des valeurs plus fortes ou des causes perdues parce que tu sais que tu as perdu d'avance lorsque tu te bats contre l'injustice. Lucky Luke est condamné à être ce héros qui ne se mariera jamais et j'ai tout de suite vu l'humanité derrière le dessin.

Jean Dujardin : On n'ose même pas rêver de ce genre de personnages parce que ce n'est pas un rêve de gosse, c'est un rêve d'adulte. Grâce à Lucky Luke, on a la possibilité, la permission et la caution de faire un western. Quand James me l'a proposé, j'ai dit oui parce que je savais que c'était pour moi.

 

Pourquoi cette certitude ?

JD : ...Parce que je le dessinais quand j'étais petit et parce que je le regardais. Mon héros, ce n'était pas Achille Talon, c'était lui. Certains gamins veulent être des chevaliers, d'autres des pompiers, moi, je voulais être ce cow-boy. Alors, quand arrive la possibilité de le faire avec James qui a une vraie proposition dans l'image et dans la mise en scène, j'ai tout de suite dit oui. Tout le monde nous disait de ne pas le faire parce que c'était casse-gueule mais en même temps, en France, il ne faut jamais rien faire. Il ne faut pas faire "Brice de Nice", il ne faut pas faire OSS... Je suis censé faire quoi moi, alors ? Un film qui va faire trois entrées et demie et qui se déroule dans un appartement haussmannien autour d'une pomme ? (Rires)

 

Et puis j'imagine que prendre les flingues dans une une adaptation de BD, c'est aussi donner un sens à ce que vous faites : Jouer...

JD : Oui, n'importe quel acteur a une part d'enfance, après il accepte ou non de la montrer. On peut incarner ou on peut jouer, mais quand on incarne, il ne faut pas non plus oublier de jouer. Tout ça est aussi peut-être lié à une question de physique, pas de plastique, mais un physique qui va dans le sens d'un cinéma d'aventure souriant et déconnant. Et je l'accepte volontiers parce qu'il y avait peut-être un manque dans ce genre-là.

 

James, plutôt que d'adapter un album, vous préférez apporter des éléments nouveaux sur le personnage de Lucky Luke, jusqu'à raconter son enfance.

JH : Oui, maintenant que j'analyse, je sais que c'est quelque chose que j'ai toujours ressenti et qui était évident quand on a évoqué l'adaptation. Je voulais connaître son vrai nom, savoir pourquoi il avait ce surnom ou bien encore pourquoi il ne tuait jamais personne. Tout ça n'existe pas dans la BD mais si on la prend pour la passer au cinéma, ça ne sert à rien de faire un copier-coller car ce sera toujours moins bien que la BD elle-même. Il fallait lui donner vie, qu'il soit en chair et en os et voir ce qu'il y avait derrière pour ressentir les émotions. Il y avait le scénario tiré d'une des BD qui avait été écrit mais ça ne me plaisait pas parce que ce n'était pas dans l'axe que je voulais développer. Quand je leur ai demandé de quels épisodes de Lucky Luke ils avaient les droits et qu'ils m'ont répondu qu'ils avaient les droits de tous, un sourire est apparu (rires). Je me suis alors rendu compte qu'on pouvait écrire une histoire qui n'était pas tirée d'une BD parce que si donnais des infos sur son parcours et sur ses parents, je l'aurai forcément trahi. On me donnait donc la liberté de raconter une histoire dans laquelle je pouvais, en plus, m'inspirer des structures des westerns avec lesquels j'ai grandi comme ceux de John Ford et d'Howard Hawks. Ainsi, je pouvais revenir sur la trahison et les secrets de famille. Du coup, une fois que j'ai fini cette trame, je pouvais prendre le meilleur de chaque BD, des personnages aux vannes de Goscinny. J'avais envie que les gens aient l'impression de fermer la couverture d'un album lorsqu'ils sortiraient de la salle. Pour ça, il fallait prendre l'âme et parvenir à la changer de support.

 

Jean, vous apportez aussi au personnage une part de ce que le public connaît déjà de vous et de certains de vos rôles...

JD : Oui, absolument. Ce n'est pas une transposition de la BD mais une adaptation et à partir de là, je sais que je dois faire du chemin vers le personnage mais que le personnage doit en faire aussi vers moi. Si je devais être Lucky Luke, je serais resté pendant une heure et demie avec les yeux fermés et la bouche en coeur et ça aurait été insupportable. Si on ne prend pas de libertés avec lui et qu'on ne lui met pas de conflit intérieur, il est intègre, loyal, arrête des méchants et le film est plié en vingt minutes. A un moment, il faut qu'il y ait ce côté "Charge héroïque" et qu'il ait à reprendre les armes. On n'est pas en train de faire Le Limier mais un divertissement, j'espère, de qualité avec une propreté esthétique et une homogénéité dans le jeu des acteurs. Après, je voulais effectivement qu'on le fragilise et qu'on l'humanise sinon c'est impossible de s'attacher à une espèce de bête froide. C'est peut-être le bon personnage au bon moment dans ma carrière.

JH : Le fait que Jean trimballe une image sympa nous permet d'emmener les gens un peu plus loin dans certaines émotions. Sans faire de parallèle, quand James Stewart était chez Capra, il arrivait avec son bagage et ça permettait d'aller un plus loin. Aussi, c'était la première fois que je travaillais sur un film qui ne m'appartenait pas dès la première ligne d'écriture puisqu'il appartenait déjà au spectateur. Je voulais apporter mon regard et mon univers mais toujours au service de la bonne adaptation. J'ai donc travaillé sur ces contraintes dès le départ afin de savoir jusqu'où je pouvais aller et jusqu'où je pouvais emmener le spectateur pour qu'il nous suive. Le film s'appelle Lucky Luke et donc on ne peut pas passer au dessus de certaines barrières. Quand Anne Goscinny est sortie de la projection, elle m'a dit que son père aurait été très heureux de voir ce film. C'est ça que je voulais.

 

Après, je trouve qu'en plus de l'esthétisme soigné du film, vous parvenez à rendre les personnages quasiment palpables grâce au travail sur les matières...

JH : Oui, merci. Ce qui était important, c'était aussi la vérité et la patine des matières. Il fallait que les costumes puissent donner vie aux personnages, qu'ils trimballent leur passé et leur façon de vivre. La matière a été énormément travaillée jusque dans la couture et sur l'usure. Par exemple, un trou de flèche raconte quelque chose et permet de donner vie à ces icônes.

 

Plusieurs personnes s'étaient cassées les dents en amenant Lucky Luke au cinéma, vous n'avez pas eu peur à un moment ?

JD : Non, je n'ai jamais peur parce que je me pose les bonnes questions pour savoir ce qui marche ou pas, et pourquoi. Aussi, avec James, on se demandait ce qu'on avait envie de voir en tant que spectateurs. On adore ça. Malheureusement, il y a eu une vague cynique qui a balayé tout ça. Je ne dis pas qu'on a fait mieux mais le film n'est pas un défilé d'acteurs déguisés qui font chacun leur blagues et leurs anachronismes. Il y a un anachronisme au début et après, c'était réglé.

JH : Ca coûte tellement cher d'aller au cinoche si on compte la baby-sitter et le dîner qui vont avec. Alors, il faut que ça vaille le coup et qu'on se mette à nu pour que les gens se déplacent. Ce qui comptait avant tout pour moi, c'était de faire une vraie proposition au spectateur. On m'a toujours effectivement dit que ce film était casse-gueule, que c'était infaisable et que ce qui avait été fait n'avait jamais vraiment été fait. On me disait que c'était impossible de donner vie à Lucky Luke avec sa mèche et ses couleurs de mire TV parce que ça décrédibiliserait un acteur. Finalement, je suis assez content car ce sont des questions qu'on ne se pose pas quand on voit le film. On a transformé tous ses écueils en avantages. Lucky Luke ne fume plus depuis 1983 et on s'en est servi comme d'un moteur de comédie, comme le fait qu'il ne tue jamais personne qui devient un élément du film. On voulait utiliser ce qu'on avait contre nous et repousser des limites parce que c'est aussi le but du cinéma.

 

Jean, vous êtes aussi crédité en tant que scénariste. Pourquoi cette envie de participer à l'écriture ?

JD : Pour être sûr de contrôler les choses. Quand Michel (ndr - Hazavanicius) écrit OSS, je lui demande toujours ce qui se passe. Et ça va mieux quand il me rassure et que je sens qu'on va dans le bon sens. Quand il m'a dit qu'on devrait tourner le deuxième OSS en Israël, je lui ai dit que ce n'était pas une bonne idée à ce moment-là de faire du quatrième degré et qu'on ferait mieux de le tourner au Brésil. Je propose. De toutes façons, quand je prend du plaisir, ça se voit mais quand je m'emmerde, ça se voit aussi (rires).

 

Finalement, ça vous fait quoi aujourd'hui d'être un des acteurs préférés des français ?

JD : On ne va pas jouer les humbles, on fait aussi ça pour être aimé. Il ne faut pas s'embourber dans le succès mais c'est bien quand ça vous tombe dessus comme un joyeux accident. Après, il y a une décision de ne pas se laisser estampiller sous une étiquette. C'est pour ça que très tôt, j'ai su que je ferais Brice de Nice mais aussi Le Convoyeur, alors que j'aurai pu faire Brice 2 et Brice 3. Pourtant, quand j'ai fait OSS, beaucoup s'attendaient à voir Brice en agent secret. Je pense qu'il faut explorer et je suis très dur avec moi dans mes choix. Je ne me laisse rien passer et je me fais beaucoup de mal. C'est pour ça que j'en refuse beaucoup. Mon frangin, qui est aussi mon agent, me connaît bien et fait un premier tri pour moi parce qu'à force de lire des scénarios, vous ne savez plus les lire. Je viens de faire le Nicole Garcia qui est une vraie metteur en scène avec une vraie proposition et avec qui on apprend des choses. Là, je voulais encore me ballader dans les genres, ce que je fais depuis le début, et puisqu'on nous dit souvent de ne pas le faire, je trouve que c'est une raison supplémentaire de le faire.

Christophe "Trent" Berthemin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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