ENTRETIEN AVEC ROBERT GUéDIGUIAN, RéALISATEUR DE L'ARMéE DU CRIME
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Robert Guédiguian, réalisateur

En 1955, Aragon s'inspire de Manouchian le temps d'un poème, "Strophes pour se souvenir". En 1959, Ferré le met en musique sous le titre "L'Affiche Rouge". En 1975, le réalisateur Frank Cassenti garde ce titre et en tire un film. En 2009, c'est au tour de Robert Guédiguian de revenir sur l'histoire de Missak Manouchian et une chose est sûre, personne n'était aussi bien placé que lui pour tenir les rênes de ce projet tant les deux hommes partagent de points communs. Après Le Promeneur du Champ de Mars et son Mitterrand crépusculaire, le cinéaste revient ici sur l'aube d'un Henri Krasucki et amène son récit vers la lumière. Si le film est l'occasion de ne pas oublier que bien des immigrés ont donné leur vie à la France pour résister face aux allemands, il parvient à échapper néanmoins au prosélytisme grâce à l'aspect chronique qu'il lui confère et ce, malgré quelques longueurs.

 

Vous dites dans le dossier de presse que c'était au départ trop évident que vous fassiez ce film. Vous vous sentiez trop proche du personnage de Missak Manouchian ?

Robert Guédiguian : Oui, je crois. Il était arménien, allemand, communiste et en plus, il écrivait (rires). Donc, ça faisait beaucoup. Après ça, indépendamment de moi et de mon film, quand je raconte cette histoire à table ou à des élèves, elle est magnifique d'elle-même. Elle contient tellement de lumière, de motivation et d'engagement que c'était donc aussi écrasant de raconter une histoire aussi monumentale. Ca peut faire peur avant même d'écrire le scénario.

 

Et qu'est-ce qui vous a fait céder à le faire quand même ?

RG : Je n'ai pas eu vraiment à "céder" mais je pense qu'il fallait que l'idée vienne de l'extérieur. Cette idée vient de Serge Le Perron et c'est pour ça que je le remercie beaucoup au générique. Il m'a téléphoné un jour parce qu'il en avait parlé avec Simon Abkarian avec qui il était en train de tourner "L'Affaire Ben Barka". On s'est dit qu'il fallait se voir un matin devant un café pour parler de tout ça. On a aussi appelé Gilles Taurand et on a calé les bases, afin de savoir ce qu'il fallait faire d'un film comme celui-là. Dans tout film historique, c'est plus important de travailler sur le sens qu'on donne à l'histoire plutôt que sur les faits et leur chronologie. Ca, ça ne m'intéresse pas du tout tant qu'on veille à ne pas faire de contre-sens. C'était pareil lorsque j'ai fait "Le Promeneur du Champ de Mars" et je referai la même chose si je devais faire un film sur le Moyen-Age ou sur la Guerre de Troie. Le cinéma est un médium formidable et c'est pour ça qu'il faut être prudent sur le sens global. Des millions de spectateurs se sont peut-être intéressés à Homère après avoir vu Kirk Douglas jouer Ulysse.

 

Néanmoins, vous vous en excusez à la fin en disant que vous avez modifié certaines dates...

RG : Oui, mais c'est de l'honnêteté intellectuelle. C'est plus pour dire aux gens de ne pas tout prendre pour argent comptant. Si cette histoire les passionne, ils pourront aller chercher d'eux-mêmes dans les livres et reconstituer l'Histoire. Du moins, ce que l'Histoire en sait...

 

Le travail de reconstitution est quelque chose qui vous plaît particulièrement ?

RG : Non, au contraire, ce qui m'intéresse, c'est que cette histoire puisse éclairer la notre et fasse sens aujourd'hui. Les films historiques aident à lire notre présent. Pour ça, il faut un point de vue quant à la reconstitution. Dès notre première réunion, on s'est dit qu'il falllait enlever ce qu'on voit d'habitude au premier plan dans les films ou téléfilms d'époque, comme les chapeaux et les casquettes. On ne voulait pas de gens en noir et blanc, ni mettre de filtre parce que la lumière brillait de la même manière qu'aujourd'hui. En extérieur en tout cas, car pour ce qui est des intérieurs, une lampe à pétrole n'éclaire évidemment pas comme une lampe électrique. On a essayé de sortir des clichés. Dans les films d'époque, tout est souvent abîmé, que ce soit les valises ou les sacs et les fringues ne sont jamais repassées, ce qui est évidemment faux. Il était bien sûr possible d'acheter un costume neuf en 1941. On a vraiment fait gaffe à tout ça afin que le film soit lumineux et qu'il se rapproche de notre époque. Au final, on est allé jusqu'à regarder le film en muet à cinq ou six pour regarder dans le fond s'il n'y avait pas un barreau de fenêtre ou un angle de voiture afin de faire un dernier nettoyage en numérique. En tout cas, on l'a fait parce qu'il faut le faire mais ce n'est pas ça qui me plaît le plus.

 

Un autre lien avec notre présent est la présence d'Henri Krasucki qu'interprète Adrien Jolivet.

RG : Oui, j'étais content de pouvoir mettre Krasucki alors que j'aurai très bien pu faire le film sans lui. Il était dans les hommes politiques et donc, en quelque sorte, leur supérieur. Il sert de lien entre cette époque et la notre et c'est pour ça qu'on l'a mis. Toujours dans l'idée de rapprocher cette histoire de notre époque, Krasucki ramenait du présent. Dans les débats, il y a des gens qui me demandent si c'est bien le même Krasucki (rires).

 

La mode du moment est de tuer du nazi. Vous avez vu le Tarantino ?

RG : Non, mais ça prouve que tout le monde a les mêmes idées parce que notre époque a besoin de se réapproprier celle-là pour nous aider à vivre aujourd'hui. On s'aperçoit souvent de ça, de ces coïncidences. La preuve, Didier Daeninckx vient de sortir un livre sur Manouchian et André Blottière, un livre sur Thomas Elek. On ne s'est évidemment pas concertés et pourtant, c'est bien parce que ce n'est pas un hasard si tout le monde s'intéresse à ça. Dans le théâtre, c'est pareil, quelqu'un va se demander ce qu'il va monter, il va se dire que ça fait longtemps qu'il n'y a pas eu de Pirandello et finalement, il y aura cinq Pirandello différents dans la saison (rires).

 

Quant au casting, on imagine personne d'autre que Simon Abkarian pour camper Manouchian.

RG : (Rires) Je dis souvent en rigolant qu'il m'a été imposé. C'est un copain et on se connaît depuis longtemps, avant même d'avoir travaillé ensemble, quand il était chez Ariane Mnouchkine dans les années 90. On s'est aussi croisé lors de commémorations pour l'Arménie. Ensuite, il a fait "Le Voyage en Arménie" avec moi. Il y avait quelque chose d'évident dans le physique. Manouchian avait un physique fort et dur et malgré tout ce côté poète, doux comme un agneau. Cette contradiction amène beaucoup de douceur et de poésie.

 

Pour les autres rôles, on aurait pu imaginer que vous choisiriez des comédiens aux allures de jeunes chiens fous. Vous optez à la place pour des comédiens qui font tous très jeunes avec des visages d'anges et qui ressemblent à tout sauf à des criminels...

RG : Oui, je crois que c'était bien de les montrer le plus jeune possible. Pourtant, même si j'ai pris des comédiens jeunes, ils sont encore plus vieux que leurs personnages, comme Robinson (ndr - Stévenin) qui a 27 ans, je crois. Ca me plaisait qu'il y ait quelque chose d'angélique en eux pour travailler la légende de ces jeunes gens. C'était des gamins et ils étaient, par exemple, très attachés à leurs mères. Je préférais donc insister là-dessus plutôt qu'ils soient costauds et avec des mines patibulaires. Ils étaient très jeunes et donc, il y avait ce mélange d'amateurisme mais aussi d'arrogance. C'est pourquoi ils désobéissaient y compris à leur propre Chef. Les propos que Marcel Rayman tient parfois sont vraiment ceux d'un jeune homme. Leur jeune âge est une des beautés de cette histoire.

 

J'imagine que la récupération de Guy Mocquet par Sarkozy est quelque chose qui doit vous agacer...

RG : Oui, parce que c'est extrêmement habile et intelligent de sa part et ça, ça m'agace. Après, j'avoue que s'il peut le faire, c'est parce que le terrain a été laissé vacant depuis que la Gauche, dans son ensemble, a cessé de revendiquer ces histoires-là. J'ai même entendu Bachelot l'autre jour citer Antonio Gramsci, c'est hallucinant. Quelqu'un doit envoyer des notes aux ministères avec des citations de dirigeants révolutionnaires qui fonctionnent pour tous et pour toute époque, comme cette phrase de Gramsci qui dit "Il n'y a pas de victoire politique sans victoire idéologique." En tout cas, c'est agaçant et si ça continue, Sarkozy va finir par citer Lénine.

 

Le prochain film sera un retour à Marseille ?

RG : Oui, ce ne sera pas un film d'époque et il y aura Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin (rires). Je pense que je vais le tourner au Printemps. Il y a un premier jet de scénario fini. Ca s'appelle "Les Pauvres Gens" et c'est inspiré d'un poème de Victor Hugo dans "La Légende des Siècles". En tout cas, j'en garde l'idée et le titre mais ça se déroulera aujourd'hui.

 

D'ailleurs, question subsidiaire, pour vous dont la majeure partie des films se passent à Marseille, quel est votre regard sur "Plus belle la vie" ?

RG : Je trouve ça absolument navrant. Mais même si ce n'est pas regardable, je ne jette pas la pierre à ceux qui regardent. Tout à l'heure, une dame est venue me dire qu'elle était contente de me voir parce qu'elle regardait "Plus Belle la vie" tous les soirs, mais je ne lui ai pas dit que je détestais ça (rires). Je trouve ça intéressant ce besoin qu'à le public de retrouver tous les soirs à la même heure ce feuilleton et ces mêmes types. Il y a une certaine intelligence dans cette envie de raconter tout ce qui préoccupe les gens : l'un est homo, l'autre de gauche, l'autre au chômage. Après, que ça se passe à Marseille, Nantes ou Nancy, je m'en fous, c'est pareil. Seulement, les gens veulent du soleil et sont contents d'entendre des cigales. Seulement, ils pourraient faire ça bien et c'est ça qui m'emmerde. Ca pourrait être un peu plus iconoclaste, mieux dialogué et plus intelligent. Ca coûterait plus cher évidemment car ils tournent deux épisodes par jour, mais s'ils n'en tournaient qu'un et qu'ils prenaient un peu plus leur temps, les acteurs joueraient déjà mieux.

Christophe "Trent" Berthemin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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