ENTRETIEN AVEC GEORGE A. ROMERO
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George A. Romero, réalisateur

La sortie conjointe en dvd de Land of the Dead, un film que certains attendaient depuis près de vingt ans, et de Martin, le film préféré de Romero lui-même, nous donnait l'occasion rêvée il y a deux ans d'interroger l'un des maître du cinéma de genre à propos de ce qu'il convient désormais d'appeler une tétralogie. Le résultat, quarante minutes de conversations avec l'un des plus légendaires réalisateurs de films d'horreur. Des moments où l'on se sent plus fan que journaliste.

 

Depuis la sortie de Day of the Dead, les rumeurs allaient bon train sur un quatrième opus, que s'est-il passé entre 1985 et 2005 ?

 

J'ai toujours voulu faire un quatrième film, que je n'en avais pas fini avec les zombies. Mais tout le monde disait : « c'est une trilogie, c'est terminé... », mais pour moi, ce n'a jamais été le cas. J'attendais seulement que quelque chose arrive, un changement de société aux USA pour avoir quelque chose à dire. J'ai écrit un script pour Land of the Dead avant le 11 septembre, c'était à propos de ce que je ressentais aux USA, des problèmes intérieurs, les sans-abri, la pauvreté des choses comme ça... J'ai fait circuler le script quelques jours seulement avant le 11 septembre et : oups ! Arrive le 11 septembre, et plus personne n'en voulait, ils voulaient uniquement des films légers. Je l'ai donc mis de coté et cela m'a pris quelques années, à vivre dans cette atmosphère post-11 septembre pour m'apercevoir que c'était peut-être plus pertinent que je ne le pensais désormais.
Le premier film [Night of the Living Dead] datait des années soixante, le second [Dawn of the Dead/Zombie] traitait des seventies et le troisième [Day of the Dead] des années quatre-vingt. Je voulais en faire un au cours de la décennie suivante, mais mes partenaires et moi-même nous étions enlisés dans le développement de films qui ne se sont jamais faits, une expérience épouvantable, une période horrible. J'ai donc fait Bruiser, un petit film que peu de gens ont vu mais tout cela m'a fait perdre du temps. Nous en somme donc là, et même maintenant, au moment où je vous parle, je souhaite en faire un autre. La question est : est ce que je vivrai assez longtemps pour cela ?

 

Avez-vous conservé des éléments du script original de Day of the Dead qui était bien plus ambitieux et nécessitait un gros budget, bien plus important que celui qui vous avait été alloué ?

 

Le script original de Day of the Dead était bien plus important, il y avait cette idée de la ville haute mais c'était différent, reste seulement quelques idées, des points communs sur cette ville capable de soutenir un siège. Mais il faut que je vous dise : dès Night of the Living Dead, je m'étais dit que si tout cela devait arriver réellement un jour, Pittsburgh serait l'un des meilleurs endroits où se trouver. Ceinturée de fleuves, on peut la couper du reste du monde et s'y réfugier. Dès les premiers jours je savais que c'était dans cette direction que devait aller l'histoire. Je n'avais juste pas exploité cette idée jusqu'à maintenant.

 

Comme c'était le cas des trois précédents films, votre dernier long métrage est une satire de notre temps présent, comment Land of the Dead reflète t'il ce que sont les USA en ce début de vingt-et-unième siècle ?

 

Jusqu'à un certain point c'est à propos de l'administration Bush, je n'ai pas eu besoin d'aller très loin pour intégrer tout ça dans le script. Je l'ai donc écrit, à l'origine, avant le 11 septembre et je n'ai pas eu beaucoup de choses à changer lorsque j'y suis revenu, après coup, pour le transposer dans notre présent immédiat. Cette administration nous dit : « faites nous confiance », les classes moyennes disparaissent, la classe ouvrière n'est qu'un outil... Mais tout cela est très subtil, on n'a pas à en faire beaucoup pour que cela s'immisce dans un scénario. Un petit peu par ci, un petit peu par là et le tour est joué. Dans le même temps on peut l'emballer dans une histoire, une aventure avec de l'action, ce qui est l'objectif de ce genre de film. On essaye de faire quelque chose d'excitant, un film d'action construit autour de vos préoccupations et alors, on se retourne et on se demande si tout cela est pertinent, si cela fait sens et possède un rapport avec ce qui se passe aujourd'hui. Mais en fait, je conçois ces films à rebours. Je part du propos même, de ce dont le film parle en substance et après je construit l'action. L'action, c'est la partie facile ; c'est d'essayer de mettre quelque chose de pertinent au cœur du film qui est difficile, surtout vis-à-vis des producteurs ! (Rires)

 

Dans cet épisode, les zombies sont enfin les vrais héros, plus humains que les humains eux-mêmes. Conduits par Big Daddy, ils évoluent, contrairement aux hommes, retranchés dans leur cité et essayant de vivre comme ils vivaient auparavant. Le film en est-il plus optimiste que les précédents ?

 

Optimiste, je ne sais pas ! Les humains doivent quitter la ville, les deux groupes, hommes et zombies se séparent... Optimiste, non, je ne pense pas...

 

Moins nihiliste alors...

 

Peut-être, mais en fait, lors du premier film, je ne pouvais imaginer une autre fin qu'une fin tragique. Et c'est en partie une question d'époque... 1968, les émeutes... Après avoir terminé le film, on se rendait à New York pour essayer de le vendre, et cette nuit, dans la voiture, on entend à la radio que Martin Luther King vient d'être assassiné. Night of the Living Dead est un reflet de son époque, un produit du temps présent, et cela nous a fait tous prendre conscience que ce que nous faisions était, en partie tout au moins, une image du temps présent. Même si, le choix de Duane Jones n'était pas du, consciemment, au fait qu'il était noir. C'était le meilleur acteur parmi nos connaissances, nous n'avons pas changé le script pour autant, mais nous pensions que nous avions fait quelque chose de bien, surtout en lui offrant un rôle qui n'était pas spécifiquement destiné à un acteur noir. Et après, l'on se sent investit d'une certaine responsabilité. Je ne voulais pas refaire un nouveau film d'horreur, je ne voulais pas être listé comme réalisateur de films de genre. J'ai résisté quelques temps, jusqu'à ce que Dario Argento m'appelle, me dise qu'il avait un budget et me demande si je voulais faire un autre film de zombies. C'était une coïncidence, j'avais rencontré à Pittsburgh les gens qui avaient conçu ce centre commercial et me l'avait fait visiter en me disant qu'il y avait des salles contenant des stocks de provisions destinées à survivre en cas d'attaque atomique. C'était le point de départ d'une idée, déjà présente donc lorsque je fus contacté par Argento et je lui ai donc dit que je pouvais le faire sans souci. C'est si dur de trouver une idée, quelque chose à dire de pertinent sur la société, et en même temps je pouvais y mettre des éléments d'action, d'aventure sans avoir le sentiment de tricher de quelque façon que ce soit. C'est donc un concours de circonstance et j'ai accepté. Je suis allé à Rome, j'ai écrit le scénario, je suis reparti le tourner et j'en étais tout à fait satisfait. Il a fallut ensuite très longtemps pour que je me dise que le pays avait changé. Que les gens avaient non seulement perdu confiance en leur gouvernement, en leurs institutions mais aussi en eux-mêmes. C'est ainsi que j'ai eu l'idée de Day of the Dead mais cela a pris du temps. Maintenant, avec Land of the Dead, ce que je percevais au départ c'était cette façon, désormais, d'ignorer les problèmes de la société. Les gens disant « oublions les ravages du SIDA, la pauvreté, les sans-abri, oublions tout ça », croyant qu'ils peuvent continuer à vivre, sans prêter attention à ce qui se passe autour. Et cela m'a frappé comme quelque chose d'absurde. Après le 11 septembre, quand je suis retourné à ce projet, je me suis dit que c'était encore plus pertinent désormais.

 

Après les zombies de Night..., Dawn... et surtout Bub dans Day of the Dead, on découvre Big Daddy, qui apparaît comme le véritable héros de Land of the Dead. Comment avez-vous conçu ce personnage, comment a-t-il évolué ?

 

En fait, à l'époque de Night of the Living Dead, je ne pensais pas à cela. Puis, quand j'ai commencé à penser à Dawn..., je me suis dit que si je faisais une suite, puis une autre suite et encore une suite après cela, cela devait être porteur de sens. Donc, dans Dawn... j'ai tenté d'indiquer qu'il y avait une légère évolution dans les zombies. On aperçoit un zombie qui porte une carabine, il ne comprend pas qu'il s'agit d'une arme mais, à la toute fin du film, il attrape le fusil de l'un des héros, Peter, et même s'il n'est toujours pas conscient qu'il s'agit d'une arme, elle lui plaît, il a fait un choix. On voit ce zombie faire un choix ! Et j'essayais de montrer que s'ils pouvaient se développer socialement ou quoique ce soit, on était dans un sacré pétrin ! Je voulais aussi personnifier ces zombies, il y un joueur de base-ball, une nonne... Quelque fois c'est incroyable ce que l'on peut faire simplement avec des costumes ! Dans le remake de Dawn [L'Armée des Morts NDLR], ils portent tous des Nike et des jeans, mais si vous faites de l'un d'eux un prêtre, un Père Noël, ils deviennent... « nous »... C'est ce que j'essayais de faire dans Dawn. Et dans Day of the Dead, j'ai ce personnage : Bub, et Bub pour moi c'est un peu la créature de Frankenstein. Je pense qu'il est aussi, sinon plus, avancé que Big Daddy, il est pratiquement doué de parole. Mais Big Daddy c'est tout de même l'étape suivante, c'est une créature qui possède assez de sensibilité, de mémoire, de souvenirs, quoique ce soit, pour pouvoir ressentir de la colère, comme Bub dans Day, mais à la différence de ce dernier qui ne fait que se rappeler et imiter les comportements humains, dans Land of the Dead ce sont les autres zombies qui imitent Big Daddy. C'est ça l'étape suivante, il leur apprend comment tenir une arme, défoncer un mur...

 

Ils s'organisent, deviennent, comme nous, une société.

 

Oui, mais je ne sais pas si au final, ils ne sont pas moins innocents que nous... Si j'ai l'occasion de faire un ou deux films de plus, c'est là que cela me mènera. Nous avons une autorité, nous savons désormais comment nous comporter, mais la façon dont nous agissons est-elle bonne ou mauvaise ? C'est ce qui se passe désormais aux Etats-Unis : « Soutenons George Bush ! Qu'il ait raison ou tort ! » (Rires).
Je ne sais pas si je vivrais assez longtemps pour faire un nouveau film de ce genre, alors comment finir ? Si l'on m'offrait la possibilité de faire un autre film de zombie et d'y mettre un point final, il n'y a pas d'autre moyen d'y mettre fin autrement que par une séparation, une coexistence pacifique entre zombies et humains. Une partie de mon esprit penchait en ce sens et une autre me disait que si je devais en faire un autre prochainement, je n'aurais qu'à suivre les personnages du camion, je laissais une porte ouverte. Mais ce que j'essaye de dire en fait, à la fin du film, c'est que cette décision mutuelle, des humains mais aussi des zombies, c'est ce qui doit arriver, comme pour les conflits du Moyen-Orient. Jusqu'à ce que quelqu'un dise : « vous me laissez tranquille et je vous laisse tranquille », cela n'en finira pas.

 

Quels problèmes avez-vous rencontré avec la MPAA (Motion Picture Association of America : l'organisme qui gère la classification des films aux USA NDLR) qui vous ont poussé à délivrer deux versions du film, une première pour l'exploitation en salle, le seconde en DVD ?

 

George A. Romero : En vérité, je n'étais pas là à me dire qu'ils ruinaient mon film, que je voulais faire mon director's cut. C'est une décision calculé, du business, j'étais même surpris que dans la version classé « R » [rated-R : interdit au moins de 17 ans non accompagnés aux USA. NDLR] ils m'aient laissé faire autant et que je m'en sois sorti. J'ai fait certaines choses car je savais que j'allais avoir des problèmes. J'ai utilisé de la fumée, des ombres pour éviter de montrer certains effets de façon frontale à l'écran, c'était très calculé afin de passer le filtre de la MPAA.
J'ai piqué à Kubrick le truc de filmer des silhouettes sur fond vert afin de les utiliser ensuite au premier plan. Ils ne me diront pas coupez ce plan, mais plutôt d'en retirer trois photogrammes, ils ne veulent pas qu'on les accusent de pratiquer la censure donc ils ne disent pas de couper des plans mais ils demandent de les raccourcir. J'ai donc utilisé ces « trucs » pour m'en tirer avec la version originale et j'en m'en suis tiré avec plus que ce que j'aurais pu espérer ! (Rires)
Parallèlement, les studios m'ont dit qu'ils voulaient que je fasse une version où je n'aurais pas à m'occuper de tout ça, faire ce que je voulais. Ils ne vous donnent pas plus d'argent pour ça, donc je ne pouvais pas me lâcher et réellement faire ce que je voulais, mais il y a des choses qui, je le savais, ne passeraient jamais à travers le filtre de la MPAA. Mais elles sont rares et ce sont de petits détails comparativement. Mais qu'est-ce qu'un director's cut, je ne sais même pas, c'est faire le film comme on l'entend ? Mais quand on travaille sur un film, c'est toujours dans votre esprit, « il faut que je passe la MPAA...etc ». C'est un jeu en fait.

 

Finalement, quel est votre zombie préféré des quatre films que vous avez réalisé sur ce thème ?

 

Cela ne peut être que Bub. Cela ne peut être que Howard Sherman, il en fait une interprétation digne de Boris Karloff, supérieure même.

 

Et avec ces quatre films, vous considérez-vous comme un chroniqueur de l'histoire contemporaine des USA ?

 

J'aimerais me voir ainsi et au fond de mon cœur j'ai cette prétention. J'ai cet instrument, ce medium, je peux toujours y revenir et une grande part de ce que je veux faire, c'est refléter mon époque. Je ne veux pas faire un autre film de zombies juste pour le plaisir de faire un autre film de zombies. Ce qui me motive le plus, c'est de renvoyer une image de notre temps et c'est ce que j'ai réalisé après coup. Lorsque j'ai mis en scène mon premier film, nous ne l'avions pas encore compris, mais c'était enfoui à l'intérieur car nous étions des enfants des années soixante. Avec le second j'ai essayé que cela soit plus intentionnel mais donc, aussi, moins innocent car plus appuyé et plus évident. C'est lors du tournage de Dawn que je me suis dit « Cool ! Je vais pouvoir continuer à faire ça ! ». Vous savez, j'ai grandi en lisant les EC Comics, j'adorais tous ces trucs d'horreur et dans le même temps je pouvais dire quelque chose sur la façon dont je voyais le monde, mes opinions sur ce qui se passait autour de moi. Finalement, cela devient très important pour vous et si cela ne tenait qu'à moi, je n'en ferai pas un autre avant quelque chose ne se passe et fasse changer les choses. Peut-être, la semaine prochaine, quelqu'un va lâcher une bombe nucléaire sur Washington et je me dirai ça y'est j'ai quelque chose à dire. (Rires)

 

Pensez-vous que, comme lui et certains de vos personnages de Land of the Dead, vous soyez des mercenaires à Hollywood ?

 

On essaye ! Il faut bien travailler et s'inscrire dans un certain créneau. La carrière de John a été fabuleuse, il a fait ces énormes films, pendant une période il était en pleine ascension. John est un ami, mais il a fait la décision d'aller faire des films de studio. The Thing, que j'aime beaucoup, l'a totalement détruit aux yeux d'Hollywood, d'autres films se sont retournés contre lui ensuite Memoirs of an Invisible Man et même Starman qui a pourtant reçu de bonnes critiques et rapporté de l'argent. Il a donc reparti faire de petits films et peut-être même sont meilleur film avec They Live (Invasion Los Angeles). En fait, c'est une question de savoir comment l'on veut jouer le jeu si l'on cherche la grosse galette, c'est quitte ou double, comme une partie de dés à Las Vegas. A la fin, l'important c'est de rester fidèle à ses convictions, et c'est ce que John a fait. Malheureusement, beaucoup de ces films n'ont pas été de gros succès non plus, mais j'aime le travail de John, c'est un grand réalisateur, j'espère qu'il n'abandonnera pas.

 

Pouvez-vous nous toucher deux mots sur Martin ?

 

C'est le film que je préfère de ma filmographie. Nous étions seulement une douzaine pour ce film, acteurs compris ! John Amplas lui-même portait l'équipement, les lumières. Nous nous sommes tous dévoués pour ce film, j'ai pu faire exactement ce que je voulais, il n'y avait pas de studio, un budget de 275 000 $... D'une certaine façon, j'y ai traité les mêmes thèmes que dans mes autres films. La radio, l'endoctrinement de la société, comment Martin se trouve influencé par cette société et veut en faire partir sans jamais le pouvoir. C'est en fait parti du fait que j'avais envisagé cela comme une comédie. S'il existe un vampire de nos jours, qu'arriverait-il ? Il devrait changer son permis de conduire de temps en temps à cause de sa photo, sinon il ne paraîtrait trop jeune... Le genre de problèmes auxquels devraient faire face les vampires. Mais au bout d'un certain temps, je me suis dit que je pourrais faire quelque chose de plus révélateur, qui aurait trait aux influences de la société, des traditions sur les gens.

 

Et enfin, que pouvez-vous nous dire sur Shaun of the Dead ?

 

Que pourrais-je dire ? En premier lieu, j'adore ce film et je suis devenu ami avec Simon Pegg et Edgar Wright. Leur film est très respectueux, peut-être trop même ! Quand ils m'appèlent le « Pape », ça non ! Mais il est très respectueux du genre, c'est clair que ces gars aiment ce qu'ils font et c'est le plus important, ils le font pour le plaisir.

Samuel Libine




































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