LA NIKKATSU ET LE ROMAN PORNO.
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1971-1993 Naissance, essor et déclin du Roman Porno.

Des grandes maisons de production japonaises, il y en est une dont le nom est plus sulfureux que les autres : la Nikkatsu. Les connaisseurs sont déjà tout émoustillés, se souvenant des hectolitres de cyprine déversés par les actrices dénudées, dans des films de première qualité.

L'aventure commence en 1913, après une genèse tourmentée par la Seconde Guerre Mondiale, c'est l'âge d'or que les cinéphiles connaissent le mieux : celui de Shōhei IMAMURA et de Seijun SUZUKI, puis du « Nikkatsu Action » des années 1960.
C'est en 1970, que s'opère un revirement. On assiste, avec l'accroissement de popularité de la télévision, à un quasi effondrement de l'industrie cinématographique. Faisant face, maintenant à une perte de revenus conséquente, ainsi qu'à des choix de gestion douteux, la Nikkatsu est mise en liquidation. Pire, elle voit son réseau de salles exploitées, passer de mille à cinquante, ainsi que ses effectifs réduits à peau de chagrin. La pression est intense, le dernier studio encore debout, dispose de deux ans, pour revenir à l'équilibre.

Dans ce contexte, la firme, constate que son concurrent le plus féroce, la Toei, s'en sort plutôt bien. Analysant que depuis 1964, le film rose y est déjà exploité, la Nikkatsu se résigne à s'y engouffrer également. Elle se tourne alors, vers la production dite Roman Porno (romanesque pornographique), aussi connus sous les appellations : « pinku eiga », «  films roses », (ou plus affectueusement « films de fesses »). Le résultat ne se fait pas attendre, le président Kyūsaku HORI, et de nombreuses stars, et réalisateurs démissionnent. Seule, une poignée de réalisateurs restent: Yasuharu HASEBE, Keiichi OZAWA, Shōgorō NISHIMURA, et Koreyoshi KURAHARA. Mieux, c'est aussi, le moment où émergent d'autres talents, comme: Tatsumi KUMASHIRO, Masaru KONUMA et Chūsei SONE.

 

Une période pour redresser la barre, et les corps caverneux


Le Roman Porno, est alors très codifié et réglementé, faisant l'objet d'une charte très stricte. Néanmoins, les auteurs, ont le champs-libre sur les scénarii, ou l'esthétique.
Le film, doit :
- Durer 80 minutes.
- Avoir une scène de sexe toutes les 8 minutes.
- Ne jamais montrer, les parties génitales.
- Le salaire d'un réalisateur est de 1 000 000¥ par film.
- Il doit être tourné en 7 à 15 jours maximum.

Pour les réalisateurs qui au cours des années1960, étaient sans cesse sous pression (ils tournaient huit à dix films par ans), jusqu'aux choix des scénaristes et acteurs qui leur étaient imposés, le Roman Porno va leur offrir paradoxalement une marge de manœuvre et de liberté créatrice inédite. La firme, n'hésitant pas à promouvoir des assistants réalisateurs, les petites mains d'un jour, passent au statut d'auteur. Il ne restait plus qu'à trouver des idées de scénarii.

 

La première viendra d'un réalisateur maison, Shôgorô NISHIMURA. C'est en regardant à la télévision une émission, que celui-ci trouve l'idée miracle. Des ménagères de 25 à 35 ans dont les maris avaient des revenus modestes, avouaient s'être prostituées pour acheter des bijoux, fourrures et autres produits de luxe.
Ces confessions sont dérangeantes, car elles reflètent le phénomène de société des danchizuma (les femmes aux foyers qui vivent dans les HLM de banlieue) avec toutes les connotations sexuelles que cela implique. C'est ainsi qu'est né, le premier Roman Porno de la Nikkatsu : Le Jardin secret des ménagères perverses (Danchizuma hirusagari no jojidon) de Shôgorô NISHIMURA (1971).

Parce qu'il brisait des tabous, le film connu un succès considérable. Il est suivi d'une trentaine d'épisodes qui permettent à la Nikkatsu de se renflouer. De racheter ses studios à ses créanciers et de croire à nouveau en l'avenir avec le genre.


Le second sous-genre qui plait au public, est celui des drames adultères, de par la capacité des scénaristes à décrire une réalité sociale : celle du paradoxe d'une société de consommation qui procure le bien-être en même temps qu'elle produit l'ennui (la faute à des maris toujours absents car trop dévoués à leur entreprise).
Voici, 3 titres représentatifs de ce sous-genre:
- Hong kong requiem de Masaru KONUMA (1973).
- L'épouse, l'amante et la secrétaire de Katsuhiko FUJI (1982)
- Cinq secondes avant l'extase de Yojiro TAKITA (1986).

Le genre voit aussi proliférer, les adaptations de mangas (le yaoi est souvent la norme), ainsi que les parodies de films à succès du moment.

Chaque réalisateur se veut le pendant pervers d'un grand cinéaste, car ils ont beau être amateurs, ils ne sont pas moins cinéphiles pour autant. Les grands auteurs classiques seront singés, comme les intérieurs en plans fixes d'OZU, ou les personnages de NARUSE, et le surréalisme poétique de MIZOGUCHI [etc...]. Absolument rien n'échappe aux filets de la Nikkatsu, les conditions de tournages sont telles, que parfois les actrices sont, au milieu de la foule en plein Shinjuku. Le ballet des caravanes, prend position sur les places le temps d'un après-midi. Parfois, plusieurs tournages ont lieux au même endroit, au même moment, l'occasion de réduire encore les couts : les techniciens s'affairent, les comédiens se changent à toute vitesse dans ces mêmes caravanes, une retouche de maquillage, et le deuxième film est mis en boîte.

 

La découvreuse de talents


Entre 1974 et 1986, la Nikkatsu fait aussi la promotion de nombreuses actrices populaires de la niche BDSM, sous l'appellation : « SM Queen » (SMの女王, SM no joō).

On y trouve : Naomi TANI (présence dans la société de 1974 à 1979).
Née le 20 octobre 1948 dans la ville de Fukuoka, elle déménage à Tokyo à l'âge de 18 ans. Peu après son arrivée dans la capitale, dans les années précédant le début de sa carrière au sein de la Nikkatsu, elle est déjà très assumée par son corps et sa sensualité (le nom de scène TANI n'est pas choisi au hasard : il désigne en japonais l'espace séparant les seins d'une femme), elle est photographiée pour la revue Weekly Taishu. Elle évoluera très vite, en étant l'actrice de comédies, de drames et de films d'action mais ce sont ses rôles sadomasochistes, dans le milieu du Pinku eiga indépendant qui feront sa renommée.
Déjà consacrée, « Reine du film rose », c'est après 200 films qu'elle rejoint la Nikkatsu. Après quelques débuts houleux, car l'actrice était reléguée au second plan, elle quitte une première fois la major, puis des négociations et le concours du réalisateur Masaru KONUMA plus tard, le film : Fleur secrète émerge en 1974. Meneuse de revue dans les cabarets, en parallèle de sa vie d'actrice, elle est versée dans l'art du shibari, du chant et de la danse. C'est souvent, elle qui va diriger, les autres actrices dans les jeux du sadomasochisme.
C'est en 1979, en pleine gloire, qu'elle tire sa révérence :
« Je n'ai jamais voulu décevoir mes admirateurs en leur montrant un visage peu flatteur. Raison pour laquelle je n'ai jamais voulu faire de « retour ». Personne n'échappe au vieillissement. Je veux rester dans la mémoire du public comme « une éternelle fleur épanouie »

On se souvient aussi de Junko MABUKI (1980-1981), Izumi SHIMA (1982-1983),Nami MATSUKAWA (1983),Miki TAKAKURA (1983-1985) ou Ran MASAKI (1985-1986). Représentées comme des femmes fortes et assumées, elles seront les vecteurs d'un autre paradoxe. En effet, là, où initialement, l'érotisme est plutôt enclin à attirer le public masculin, c'est bel et bien 80% du public, qui est féminin dans les salles de cinéma.

C'est en 1983 que le jeune Kiyoshi KUROSAWA, y tourne son premier long métrage : Kandagawa Wars. En raison du manque de scènes érotiques, cette histoire d'échanges sexuels de part et d'autre d'une rivière ne satisfait pas entièrement la NIKKATSU, et n'attire pas le public nippon. Son film suivant, Joshi Dasei : Hazukashii seminar, n'est pas le distribué, car il ne correspond pas aux critères du genre. Vexé, le cinéaste demande alors à la société des réalisateurs indépendants de racheter les droits du film qui ressort, remonté, sous le nom de The Excitement of the DoReMiFa Girl en 1985.

 

Chronique de la petite mort

 

Le caractère inédit et provocateur du Roman Porno va assurer son succès. Tout cela, ne se fait bien sûr pas sans heurts. Certains films dont les scènes d'amours sont jugées trop obscènes, se voient sous le feu des descentes de police dans les salles de la Nikkatsu, en dépit du visa de censure obtenu par ces films. Mais les incohérences juridiques font que la Nikkatsu finit toujours par gagner ses procès, relayés par la presse progressiste. Un débat passionné sur la liberté d'expression émerge. En s'attirant la sympathie des étudiants et des intellectuels, et en élargissant de plus en plus son public, le Roman Porno incarne une nouvelle forme de contestation contre la société de consommation à outrance.

L'avènement de la vidéo domestique, avec généralisation du format VHS, fait-entrer des productions amateurs dans les foyers. Maintenant, la pornographie est dépourvue de scénario, et montre plus que, ce qui était représenté dans les circuits traditionnels.
Il ne faut pas longtemps, pour que ces films, d'abord, vendus sous le manteau, s'officialisent dans les échoppes. Cette situation, qui est parfaitement illustrée dans la série The Naked Director sur Netflix, met un terme à la production active de la Nikkatsu, qui ne peut plus suivre.

Bed Partner (1988) est la dernière production, après 17 ans, et plus de 1000 Roman Porno. La major, tente bien de rester dans la course, en se tournant vers l'édition directement en VHS de ses productions, mais la locomotive lancée, est bien trop rapide. Le couperet, trésaille pendant 5 ans, et malgré les efforts, la Nikkatsu se déclare officiellement en faillite en 1993.

Le rideau tombe sur l'écran, les sièges en cuir rouge capitonnés, sont vides. Une forte odeur de cigarette et de souffre hante la salle qui s'éteint, puis la porte se ferme. Demain les travaux pour le nouveau restaurant commencent.

Guillaume Pauchant












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