CHAMBRE AVEC VUE
A Room with a View - Royaume-Uni - 1985
Image de « Chambre avec vue »
Genre : Drame
Réalisateur : James Ivory
Musique : Richard Robbins
Durée : 117 minutes
Distributeur : Carlotta
Date de sortie : 22 janvier 2020
Film : note
Jaquette de « Chambre avec vue »
portoflio
LE PITCH
Au début du XXème siècle, Lucy Honeychurch, jeune britannique en passe de se marier, rencontre un compatriote passionné et son père aux manières fort peu conventionnelles, tandis qu'elle visite Florence sous le chaperonnage de son austère cousine. Cette brève rencontre aura des conséquences insoupçonnées sur son avenir lors du retour au pays.
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Une fenêtre ouverte sur le monde

Encore une bonne nouvelle provenant des contrées de Carlotta - on va finir par s'y habituer ! - que cette ressortie en salle d'un petit monument des années 1980 qui, certes, n'a pas le bon goût de s'inscrire dans une pop culture plus lucrative que jamais, mais n'en est pas moins un grand classique son époque. Et toujours dans une version restaurée à tomber par terre, s'il vous plaît !

Le grand James Ivory est très loin de débuter lorsqu'il tourne Chambre avec vue entouré d'un casting quatre étoiles et bénéficiant pour la première fois de la remarquable photographie de Tony Pierce-Roberts : il filme en effet depuis la fin des années 1950 et a déjà derrière lui, entre autres, The Wild Party, Roseland ou Quartet. Néanmoins, c'est au beau milieu des années 1980 avec ce film tiré du roman d'E.M. Forster (qu'il adaptera de nouveau par deux fois), que sa notoriété va définitivement s'établir auprès d'un plus large public. Il était temps ! Permettant à Maggie Smith d'enchaîner les récompenses pour son rôle de Charlotte Bartlett, Ivory sera également celui qui, dans la foulée, fera émerger Hugh Grant sur le grand écran (dans Maurice) et offrira à Anthony Hopkins - dont on a souvent pu vérifier que, nonobstant son génie, ses interprétations ont tendance à très vite monter dans les tours - certaines de ses compositions les plus raffinées et les plus retenues (dans Retour à Howards End puis Les Vestiges du jour) avant de lui lâcher un peu la bride dans son Surviving Picasso. Il osera même faire porter perruque et dentelles à Nick Nolte, que l'on imaginait difficilement dans ce registre, pour Jefferson à Paris.

James Ivory est donc un homme d'acteurs. Et d'actrices. Qui sait magnifier les performances et creuser chaque personnage avec une somme parfaitement dosée de détails révélateurs. Un homme de lettres aussi, adaptant couramment des proses difficiles et s'improvisant biographe romantique des personnalités les plus diverses. Un homme d'image, enfin, qui n'oublie jamais la composante intrinsèquement picturale du cinéma et brille toujours non seulement par sa qualité d'écriture mais par son élégance formelle, sa maîtrise économe du cadre, du mouvement et de la lumière, sa passion pour les éléments de décor... Ajoutons que dans ses films le travail sur la musique n'est jamais en reste - bref, un cinéaste complet. On ne le dira jamais assez : Chambre avec vue est, sur tous les points que l'on vient d'énumérer, un sommet, un fantasme, un prototype ! Assumant dès son générique, et par son utilisation très particulière de l'intertitre, son cousinage avec la littérature classique, le film fait partie de ces trop rares exemples qui savent remplir uniquement par l'image - et sans aucun effet de boulimie ni artifice vulgaire - tout ce que le style ou la profusion de mots du romancier laissent généralement vacant lorsqu'on adapte son récit à l'écran. Les plans y « parlent » déjà sans le recours au dialogue ou même à la narration. On pourrait citer, dans cette même cour, le Saint Jack de Peter Bogdanovich ou les Gens de Dublin de John Huston. Juxtaposée à la musique originale du fidèle Richard Robbins, l'utilisation à la fois sensible et intelligente des pièces de Puccini, Schubert ou Beethoven se montre toujours d'une pertinence et d'une efficacité fulgurante, belle alternative à l'utilisation du répertoire classique par un Stanley Kubrick ou un Terrence Malick. Quant aux comédiens...

 

le monde ou la vie


Pas encore sorcière échevelée phagocytée par l'univers de Tim Burton - même pas encore l'inoubliable Marla Singer de Fight Club -, la jeune Helena Bonham Carter porte ici le discours du film à elle toute seule : affirmant tantôt sa soumission, tantôt sa force, elle est l'une des incarnations du personnage « ivorien », souvent terrain de friction entre le carcan des conventions sociales et la pulsion de vie qui ne demande qu'à s'épanouir. Ivory n'a de cesse, en effet, de faire lutter ses figures pour le contrôle de leur destin contre leur environnement qui tend à les en éloigner. Le paradoxe du cinéaste, c'est le plaisir qu'il a à étudier parallèlement ledit environnement : les conventions changent en effet selon les époques et les milieux sociaux ; Ivory en a étudié un certain nombre dans le courant de sa carrière, mais on pourrait difficilement éluder la façon dont il s'y attarde, non seulement pour expliquer et rendre concrets les dilemmes de ses protagonistes mais également pour elles-mêmes, pour leur mécanique, pour ce qu'elles représentent.

De ce point de vue, la « bonne société » britannique sera son terrain d'élection pour un certain nombre de longs-métrages, incarnée notamment dans Chambre avec vue par une Maggie Smith plus étriquée que jamais et un Daniel Day-Lewis impeccable (pléonasme !) dans le rôle a priori très ingrat d'un jeune dandy hautain et pédant auquel Lucy a accordé sa main. Dans cette société pleine de règles et de protocoles jamais directement expliqués mais dépeints en action par le script, la famille sans père de Lucy donne déjà dans une certaine souplesse, avec ses deux enfants un peu rêveurs, un peu artistes, dont on devine d'emblée que les usages cérémoniaux ne sont pas leur fort. À contre-courant se situent George Emerson et son père - Julian Sands (anti-Daniel Day-Lewis) et Denholm Elliott au sommet de sa sympathique truculence. Entre les deux instances, Lucy devra tracer son chemin en accord avec sa seule personnalité, sous l'œil bienveillant du révérend Beebe (Simon Callow) qui la comprend si bien. Et tout commencera par une chambre à la vue décevante, et par un regard qui ne demande qu'à s'ouvrir à la nouveauté...

Carlotta, apparemment loin de s'essouffler, continue de faire renaître des œuvres essentielles d'abord sur grand écran puis - on l'attend déjà ! - sur support vidéo, dans des versions resplendissantes dont un film comme celui-ci se passerait difficilement pour ne pas voir ruinées ses aspirations esthétiques. Réalisateur sublime et malgré tout discret (qui manque d'ailleurs au paysage cinématographique depuis de nombreuses années maintenant), James Ivory redemande constamment à être redécouvert ; on ne peut donc que saluer l'initiative, pour lui ainsi que pour les débuts prometteurs de Bonham Carter - dont Kenneth Branagh, autre grand cinéaste britannique au style beaucoup plus expansif, se sera probablement rappelé quand il en a fait la magnifique Elizabeth de son Mary Shelley's Frankenstein.

Morgan Iadakan













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