THE IRISHMAN
Etats-Unis - 2019
Image de « The Irishman »
Genre : Drame
Réalisateur : Martin Scorsese
Musique : Robbie Robertson
Durée : 209 minutes
Distributeur : Netflix
Date de sortie : 27 novembre 2019
Film : note
Jaquette de « The Irishman »
portoflio
LE PITCH
Depuis l'hospice où il finit ses jours, cloué à son fauteuil roulant, Frank Sheeran se remémore sa rencontre et son amitié avec Russell Bufalino et Jimmy Hoffa, deux hommes pour lesquels il n'a pas hésité à tuer, à mentir à sa famille et à trahir …
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Le pot de l'amitié

Martin Scorsese et Robert De Niro. Séparément, ces deux noms en imposent déjà. Ensemble, ils convoquent tout un pan du cinéma américain, des années 70 au milieu des années 90, de Taxi Driver à Casino en passant par Raging Bull et Les Affranchis. Après la parenthèse Di Caprio (que l'on n'espère pas totalement refermée), les expérimentations d'Hugo Cabret et le crépusculaire et exigeant Silence, Scorsese retrouve enfin De Niro. Pour un dernier tour de piste ?

On a coutume d'affirmer que tous les chemins mènent à Rome. En suivant la même logique, on peut avancer que tous les films de Martin Scorsese mènent à The Irishman. Outre le retour très attendu de Robert De Niro, le maître est également parvenu à faire sortir Joe Pesci de sa retraite, à convaincre Al Pacino de rejoindre sa famille de cinéma (mieux vaut tard que jamais!) et à refiler un petit rôle à Harvey Keitel, l'autre compagnon des débuts. Oh, et tant qu'on y est, on ne se privera pas de marquer d'une pierre blanche la contribution de Bobby Cannavale, gueule scorsesienne vu dans les séries Boardwalk Empire et Vinyl, et venu jouer du rasoir dans un double clin d'œil au court The Big Shave et au Bill The Butcher de Gangs of New York.
Que Scorsese ait tout mis en œuvre pour réunir sa bande n'est pas anodin. Au cœur de The Irishman, œuvre foisonnante dont les multiples niveaux de lecture promettent déjà d'occuper plusieurs générations de cinéphiles, un thème s'impose dans la mêlée : l'amitié. Et plus spécifiquement, l'amitié masculine. Les ligues féministes, à tort ou à raison, risquent fort de tirer la tronche devant The Irishman. Dès le début, les femmes n'occupent - littéralement - que la banquette arrière. Dérive machiste ? Bien sûr que non. Elles n'ont tout simplement pas leur place dans le film de Scorsese et ce même si le regard accusateur de Peggy Sheeran (sublime Anna Paquin dans un rôle quasi muet) envers son père finit par s'avérer aussi puissant que le jugement de Dieu le père. Le cinéaste préfère s'attarder sur les liens qui unissent les hommes, les poussant à la loyauté ou à la trahison, à la violence et à la docilité. Rarement un film était parvenu à capturer cette notion si abstraite et si vaste et l'âge avancé du cinéaste (et de ses acteurs) n'y est sans doute pas pour rien. C'est un qualificatif galvaudé, dont les critiques en manque d'inspiration usent et abusent, mais oui, The Irishman est bel et bien le film de la maturité, au propre comme au figuré.

 

cure de jouvence


L'âge. Le temps qui passe. L'amitié est une denrée périssable, comme la santé. Scorsese se sert du temps pour mettre à l'épreuve les liens qui unissent ses personnages et il pousse la manœuvre jusque dans des retranchements totalement inédits. Ce n'est pas un secret, si The Irishman a fini par engloutir un budget pharaonique (entre 160 et 175 millions de dollars) au cours d'une postproduction à rallonge, c'est parce que son réalisateur a choisi d'employer la technologie du de-aging (ou rajeunissement numérique) dans des proportions ambitieuses. Ironiquement, c'est à Marvel, « l'ennemi », que revint la lourde tâche d'essuyer les plâtres de cette technologie encore balbutiante avec des résultats parfois diablement convaincants, comme l'apparition d'un Michael Douglas à la quarantaine triomphante lors du prologue d'Ant-Man. Prudents, ces films de super-héros limitaient ces coups d'éclats à une poignée de minutes et des plans serrés avec le minimum de mouvement. Parce que tous les liftings des génies d'ILM ne peuvent effacer un détail révélateur : la gestuelle. Robert de Niro a 76 ans et, derrière le masque d'une jeunesse retrouvée, malgré des efforts physiques très étudiés, l'âge de l'acteur vend la mèche. C'est le seul reproche que l'on peut adresser à The Irishman. Ne pas être totalement à la hauteur du défi qu'il s'est lancé. Un détail diront certains. Pourtant, cette sensation d'irréalité, de compression du temps résumé à des visages lissés puis ridés, peut décontenancer. Effet secondaire inattendu, la technique évoque L'Étrange histoire de Benjamin Button de David Fincher. Un rapprochement d'ordre plastique mais pas seulement. La même amertume, la même tristesse et la même ironie mordante traversent ces deux films, fresques intimistes dressant le portrait d'une Nation pétrie de contradictions.

 

Il était une fois l'amérique


3h30, et des poussières. La durée de The Irishman fait également débat. Peine perdue. Elle se justifie d'un bout à l'autre. Un minimum pour atteindre le degré d'exigence que Martin Scorsese s'est imposé. Avec sa voix-off et sa structure en flash-back, le film semble s'inscrire dans la veine des Affranchis, de Casino et même du Loup de Wall Street. Le procédé est trompeur et ne sert qu'à gagner l'attention du spectateur, lui donnant l'illusion d'évoluer en terrain conquis. Mais le tempo n'est pas le même et le triangle faustien qui consume petit à petit Frank Sheeran, Jimmy Hoffa et Russell Bufalino consume aussi sûrement les effets de style connus et reconnus du cinéaste. Le ton et le rythme changent même radicalement lorsque le destin pousse enfin le personnage de Robert de Niro à ne plus se laisser porter par le récit et à prendre une décision, la plus terrible qui soit, et à l'assumer. S'ensuit une séquence suffocante et solennel, mélange de suspense et de tragédie, sans doute le plus gros morceau de cinéma de ces quinze dernières années. Et au sortir de ce marathon émotionnel, le film entame son dernier virage et met en parallèle la décrépitude physique et sentimentale de ses survivants avec l'état d'un pays qui a perdu son âme et semble attendre la mort entre deux souvenirs plus ou moins glorieux. Scorsese étire le temps à la limite du supportable et conclut son odyssée américaine sur un plan à peu près aussi mythique que celui qui conclut Le Parrain de Coppola. Là aussi, il est question d'une porte. Mais elle restera entrouverte. Et ce qu'elle donne à voir déchire le cœur. Nous n'en dirons pas plus. Il faut voir The Irishman. Et le revoir. Et le revoir encore. Préparez quelques après-midis de libre.

Alan Wilson

















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