DEUX HOMMES EN FUITE
Figures in a Landscape - Royaume-Uni - 1970
Image de « Deux hommes en fuite »
Genre : Action, Thriller
Réalisateur : Joseph Losey
Durée : 110 minutes
Distributeur : Carlotta
Date de sortie : 27 septembre 2017
Film : note
Jaquette de « Deux hommes en fuite »
portoflio
LE PITCH
Deux hommes courent sur la plage à l’aube. Ils ont les mains liées derrière le dos. Au même moment, un hélicoptère survole frénétiquement les environs. MacConnachie et Ansell sont deux évadés qui, pour tenter d’échapper à leurs geôliers, doivent traverser des paysages sauvages et inhospitaliers. Pour cela, ils vont devoir affronter de nombreux obstacles pour survivre et échapper au mystérieux hélicoptère noir qui traque leurs moindres mouvements…
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le mystère reste entier

Un ovni filmique non identifié. Une œuvre concept, imprévisible et inclassable. À l'image de son auteur : Joseph Losey. En adaptant un roman relatant l'évasion de deux soldats, le génial réalisateur du Rôdeur, d'Eva, de The Servant, de Monsieur Klein et de Don Giovanni, tisse une ligne de fuite sensorielle, étrange et oppressante. Un objet d'art camouflé en film d'action, resté longtemps inédit et aujourd'hui visible au cinéma dans une somptueuse version restaurée.

Dès l'ouverture, l'inquiétude nous étreint. Au son d'une musique stridente qui se mêle aux hurlements d'un rotor, un hélico de l'armée filmé de l'intérieur du cockpit fend l'air puis plonge en rase-mottes. Au sol, deux hommes que tout oppose courent comme des lièvres, les mains liées dans le dos. Afin d'échapper à leurs geôliers et à ce prédateur d'acier, furtif et vrombissant, ils devront traverser des paysages sauvages et inhospitaliers et affronter de nombreux obstacles. De ces deux fuyards, on ne connaît que le nom et quelques rares bribes de leur passé. Quels crimes ont-ils commis pour se retrouver dans une telle galère ? À qui diable tentent-ils d'échapper ? Jamais on ne le saura. Jamais les tenants et les aboutissants ne nous seront dévoilés. Losey ne répond à aucune question, laissant la part belle à notre imagination et à nos angoisses subconscientes.

 

course folle


Le roman originel, plus explicite, semblait situer son intrigue en pleine guerre du Vietnam. Jugeant le script un peu trop raciste, le metteur-en-scène confia la réécriture du scénario à l'un des personnages principaux, Robert Shaw, également romancier. Une audace qui paie. Deux Hommes en Fuite ne ressemble à rien de connu. Le caractère énigmatique se révèle omniprésent. La trame se déroule en temps réel et nous évoque un long travelling dont on devine aisément l'aboutissement tragique. À mesure que l'action s'intensifie, les deux héros se déshumanisent, oscillant peu à peu vers la démence et n'hésitant pas à recourir à la violence pour survivre. À ce titre, le tandem de comédiens vaut le détour : On trouve donc Robert Shaw (Bons Baisers de Russie, L'Arnaque, Les Dents de la Mer) et un novice du nom de Malcolm McDowell, fraichement révélé dans If... de Lindsay Anderson et bientôt porté aux nues dans le rôle d'Alex, la petite frappe instable d'Orange Mécanique. Deux acteurs électriques, semblables à des grenades dégoupillées, entretenant une relation de haine-fascination qui les conduira à leur chute. Sur leur route parsemée d'embûches, les personnages qu'ils croisent sont tous mutiques ; silhouettes fantomatiques dont on ne connaît rien (la femme seule, les pilotes casqués de l'hélicoptère). La nature menaçante est elle-aussi non identifiable. Du premier au dernier plan, le mystère reste entier. Opaque et insondable. Comme dans un cauchemar à ciel ouvert.

 

Entre tension et abstraction


Cette signature visuelle et dramatique, si singulière, provient bien évidemment de Losey. Un artiste atypique qui restera lui-même un mystère jusqu'à sa mort. Né Américain dans une famille puritaine, il fut l'un des premiers grands cinéastes de gauche et l'une plus célèbres victimes du Maccarthysme durant la sordide « Chasse aux Sorcières » listant puis traquant tous les individus soi-disant proches des idées communistes. Contraint à l'exil, Losey n'eut alors de cesse de de bâtir une œuvre créative en écho à son histoire personnelle. Dixit lui-même, Deux Hommes en Fuite est « un film subjectif sur la condition humaine dans notre monde d'aujourd'hui où la liberté n'est souvent qu'illusion. » Triste constat, férocement illustré.

Poème formel, parabole sur la survie et l'oppression, cette course folle menée tambour battant, aux enjeux parfois délicats et repoussants, ne laisse pas indifférent. Bien des fois, on frôle le pur exercice de style un poil sibyllin, voire carrément austère. Le titre anglo-saxon fait ouvertement référence à une toile du peintre britannique Francis Bacon, intitulée Figure in a Landscape. Un homme en noir est assis sur un banc, entouré d'un paysage aux contours abstraits et à l'aspect menaçant. Cet individu aux lignes floues rappelle bien évidemment le duo de proies, lancées corps et âme dans une nature qui n'a rien d'une alliée. Plutôt une entité maléfique qui fera tout pour se débarrasser de ces pauvres anomalies humaines dont le sort nous paraît scellé dès les premières secondes. Réflexion sur le pouvoir hypnotique du cinéma, faux film de guerre lorgnant insidieusement du côté du fantastique, Deux Hommes en Fuite est une redoutable curiosité, aux confins de l'abstraction. Une expérimentation stylistique qui a depuis fait des émules. À sa vision, d'autres « survival movies » nous viennent à l'esprit : Duel de Spielberg, le glacial Runaway Train d'Andreï Konchalovski, Gerry de Gus Van Sant, où deux hommes assoiffés erraient dans le désert jusqu'à en mourir. Et plus récemment, l'estomaquant Essential Killing qui voyait un Vincent Gallo subir les mêmes situations limites, les mêmes assauts métaphysiques que McDowell et Shaw.

Gabriel Repettati


















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