TWIN PEAKS (2017)
Etats-Unis - 2017
Image de « Twin Peaks (2017) »
Genre : Fantastique
Réalisateur : David Lynch
Musique : Angelo Badalamenti
Durée : 900 minutes
Distributeur : Showtime
Date de sortie : 3 septembre 2017
Film : note
Jaquette de « Twin Peaks (2017) »
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LE PITCH
Après 25 ans d’emprisonnement dans la Loge Noire, l’agent Dale Cooper sort enfin, mais avec de lourdes séquelles qui l’empêchent encore de redevenir celui qu’il était auparavant. Pendant ce temps là, son double criminel se lance à la recherche d’un mystérieux symbole…
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la personne aux trois personnes

Dans les années 90, Mark Frost et David Lynch inventèrent, avec Twin Peaks, un show jamais vu jusqu'alors, totalement original, une hydre faite de soap sirupeux, de whodunit labyrinthique et d'un surnaturel presque lovecraftien tant il semblait décrire un indicible antédiluvien lové au creux d'une nature insondable. 26 ans plus tard, les deux compères recommencent avec un aplomb presque perturbant, redéfinissant eux même les limites d'un univers qui semblait acquis et donnant ainsi à l'un des réalisateurs les plus insaisissables qui soient la liberté d'exprimer totalement son art.

C'est le 10 juin 1991 que Dale Cooper (Kyle MacLachlan dans le rôle de sa vie), agent du FBI à l'esprit ouvert au mystique et grand amateur de café, fit sa dernière apparition à la télévision américaine ; dans un des cliffhangers les plus traumatisants qui soient, il se fracassait le crâne contre un miroir et, le front ensanglanté, envoyait à son reflet (aux téléspectateurs ?) un sourire machiavélique révélant qu'il était dorénavant possédé par l'entité maléfique BOB. Si tous les fans de la première heure se souviennent, comme si c'était hier, de cette fameuse scène, plus rares sont ceux se rappelant celle où Laura Palmer, dans ce même dernier épisode, donnait rendez-vous à Dale Cooper 25 ans plus tard. Dont acte.
Si ses deux premières saisons étaient centrées sur la jeune fille, son meurtre et les multiples révélations autour de sa vie d'adolescentes perturbées, la troisième saison de Twin Peaks est totalement différente. Et c'est donc au personnage ô combien culte et iconique de Dale Cooper que ces 18 épisodes sont presque entièrement consacrés.
Dès son premier épisode, cette saison se concentre sur les suites de la possession de Cooper par BOB. Toujours enfermé dans la Loge Noire, celui-ci est contacté par une entité qui va lui permettre de s'échapper. Il va alors s'embarquer pour un voyage sans précédent, aux confins de la réalité, de l'espace et du temps, foulant du pied des lieux incongrus, rencontrant des êtres exceptionnels (dont une femme dépourvue d'yeux menacée par une créature invisible), jusqu'à apparaître au centre d'un étrange cube de verre, filmé en permanence par des caméras de sécurité à l'intérieur d'un building new-yorkais, avant de finalement atterrir dans un motel, en lieu et place de son second double, via une simple prise électrique. A l'issue de ce trip cosmique, on en oublierait presque le plus important car, oui, Dale Cooper n'a pas un mais deux avatars.

D'une part Mr. C., homme cruel nommé ainsi par une clique de tueurs et d'escrocs qu'il côtoie ; cuir noir, cheveux longs, peau tannée, Mr. C. est clairement le Dale Cooper possédé par BOB et le retour de celui-ci dans notre monde va d'ailleurs avoir sur lui un effet immédiat qui va se traduire par un accident de voiture et une perte momentanée de conscience. D'autre part Dougie Jones, agent d'assurances ventripotent, lâche et infidèle, qui va être remplacé par le vrai Cooper alors qu'il venait de s'envoyer en l'air avec une prostituée dans un motel proche de Las Vegas. Pour autant, le voyage de l'agent du FBI n'est pas terminé. Du moins psychologiquement, puisque le fin limier semble désormais à demi conscient, comme anesthésié, ne répondant que par quelques mots (en fait la fin des phrases de ses interlocuteurs) et marchant comme un véritable robot. Un état duquel il va s'éloigner progressivement au fur et à mesure qu'il croisera les bribes de son passé (via une émission de télé, une part de tarte ou une bonne tasse de café) et qui sera l'enjeu central de ces 18 épisodes.

 

changements et continuité


Alors que les deux premières saisons se consacraient principalement à une enquête policière faisant la part belle à une galerie de personnages hauts en couleurs clairement empruntée aux soap-operas de l'époque et réunis en une seule unité de lieu, cette suite est donc presque exclusivement dédiée au paranormal avec en ligne de mire un seul et même personnage que l'ubiquité oblige, forcément, à être présent à différents endroits. Un choix sacrément couillu, au vu de l'attente suscitée par le retour de la série, et qui a dû en désarçonner plus d'un à l'issue de ces deux ou trois premiers épisodes. D'autant que les auteurs sont allés jusqu'à faire de la ville de Twin Peaks (du moins dans la première partie de la saison) un personnage plus que secondaire dont l'intérêt ne réside que dans le fait de retrouver certains de ses habitants 25 ans plus tard.
Parmi eux les employés du commissariat : Hawk, Andy, Lucy mais aussi et surtout Bobby, fils du major Briggs, ancien petit voyou aujourd'hui policier aux ordres d'un nouveau sheriff Truman (incarné par Robert Forster) ; le docteur Jacoby, la Femme à la Bûche, Benjamin Horne, sa fille Audrey, James Hurley et ses oncle et tante, les employées du Diner Owner, la famille Palmer... sont eux aussi de retour (et tous incarnés par les acteurs d'origine) mais uniquement au centre d'intrigues secondaires qui s'entrecroisent en toile de fond. Des intrigues qui vont de la simple apparition du fils d'Andy et Lucy (incarné par un Michael Cera tout droit sorti de L'Equipée Sauvage), à la reconversion du Docteur Jacoby en conspirationniste radiophonique écouté religieusement par la plus célèbre borgne de la ville, en passant par plusieurs actes criminels sur fond de trafic de drogues (déjà présent dans les deux premières saisons).

Avec ce nombre impressionnant de personnages secondaires, il fallait bien que l'intrigue principale repose sur d'autres et c'est tout logiquement l'équipe du FBI, à la tête de laquelle on retrouve l'inénarrable Gordon Cole (toujours interprété par David Lynch lui-même), qui va être chargé d'assembler le puzzle autour de la réapparition de Dale Cooper. A ses côtés, l'agent Rosenfield (Miguel Ferrer, dans son dernier rôle), l'agent Preston (petite nouvelle incarnée par Chrysta Bell), le retour presque subliminal de l'ambivalent agent Bryson (toujours incarné par David « Fox Mulder » Duchovny) et surtout la fameuse Diane à qui parlait Cooper au travers de son dictaphone deux ans durant et à qui Laura Dern prête son visage. Ensemble, ils vont se mettre en quête de Cooper, croiser la route de nouveaux personnages et déterrer un secret gardé depuis longtemps. La nouvelle enquête en lieu et place de celle consacrée à Laura Palmer, en somme. Des changements, donc, et d'importance ! Mais dans une continuité de fond et de forme, blindée de références à la série elle-même mais surtout à son auteur et à son œuvre, et qui fait ressembler, in fine, cette nouvelle saison, à la suite idéale de ses deux sœurs ainées.

 

big bomb theory


Rarement la suite (inespérée !) d'une série se sera fait autant attendre. Rarement la crainte des fans et les différents papiers pessimistes autour de son retour auront été aussi nombreux. Principal argument avancé : Lynch lui-même, qui se contente de réaliser, depuis plus de quinze ans, des clips et des documentaires et n'a donc rien tourné de conséquent depuis son dernier film Mulholland Drive. Une crainte compréhensible. Autre argument : le principe tout à fait subjectif (mais néanmoins vérifié par d'éminents experts dont internet a déjà oublié le nom) qu'une suite serait, à l'instar d'X-Files, une mauvaise idée condamnée d'avance au ratage total. Exception faite du raisonnement tout à fait infondé, la comparaison à X-Files est tout à fait juste. Mais pas pour les bonnes raisons. Car si Twin Peaks a une digne héritière, c'est bien la série de Chris Carter qui, dans ses premières années, transforma les Etats-Unis en repaire des créatures les plus monstrueuses, qu'elles soient humaines ou pas. Un mal tapi dans l'ombre, parfois dans la cave de la maison du voisin, et que les premiers épisodes de la série de Lynch avaient déjà défini.

Une théorie voudrait d'ailleurs qu'avant elle, se soit Blue Velvet qui inaugura son univers. Premier film (qui lui valut un des trois Oscars de meilleur réalisateur) dans lequel Lynch y décrit ce monde civilisé (en gros l'Americana), pétri de conventions artificielles, au sein duquel se terrerait un mal absolu menaçant de faire s'effondrer la réalité elle-même (thème récurrent dans sa filmographie, qui reviendra dans Lost Highway et Mulholland Drive). Une théorie intéressante et qui s'appuie sur la présence, il est vrai intrigante, de Kyle MacLachlan (dans le rôle d'un héros qui ne serait autre que le futur Dale Cooper) et de Laura Dern (dont la présence dans cette troisième saison étaye un peu plus la théorie).
Car ce que d'aucuns décrivent comme une marotte arty voire comme un écran de fumée tentant de camoufler les nombreuses failles scénaristiques et/ou artistiques du bonhomme, sont en fait, bien au contraire, la manifestation réfléchie et réflexive de son univers. Un univers certes compliqué, qui s'affranchit de pratiquement toutes les conventions, qu'elles soient narratives ou formelles, mais dont les pièces du puzzle, disséminées ici ou là, donnent au final un portrait surréaliste mais toujours pensé en amont.

Ici, son esquisse commence dans l'incroyable épisode 8. Un spectacle sensitif de presque une heure (qui fait de lui l'épisode le plus long de la saison) repoussant toutes les limites de ce qui avait été fait à la télévision auparavant ; un délire expérimental situé tout d'abord en 1945, au jour de la première explosion atomique sur le Nouveau Mexique (la même que celle apparaissant sur le tableau accroché dans le bureau de Gordon Cole) et qui aurait un lien étroit avec l'origine de l'entité BOB. Vient ensuite, en 1956, l'attaque de plusieurs entités noires liées à une étrange station service contre le personnel d'une radio locale. Radio sur laquelle elles vont émettre un mystérieux message crypté qui va plonger ses auditeurs dans un profond sommeil. Suit ensuite un nombre incalculable de plans fixes tremblotants sur quelques notes répétées presque indéfiniment. Un épisode hypnotique, surréaliste, expérimental. Un « truc » extraordinaire, au sens propre du terme, qui convoque aussi bien le travail de l'artiste Edward Hopper (la scène de la station de radio étant un calque de son tableau Office at Night) qu'une musique rendant hommage aux victimes d'Hiroshima (Thrène à la Mémoire des Victimes d'Hiroshima de Krzystof Penderecki). Des choix forcément réfléchis, judicieux, qui au-delà de l'aspect abscons du produit fini, prouvent qu'il n'est pas le fruit du hasard et encore moins un masque tentant de camoufler une hypothétique imposture.
Libéré de toute contrainte artistique (sinon celles qu'il s'impose à lui-même) Lynch profite donc à fond du retour de sa série, se permettant tout et n'importe quoi, pliant à son gré les règles basiques de la narration, repoussant les limites de son art abstrait tout ça en s'arrogeant les services d'une liste longue comme le bras d'actrices et d'acteurs de premier plan (Naomi Watts, Jennifer Jason Leigh, Tom Sizemore, Tim Roth, Ashley Judd, Amanda Seyfried, Monica Bellucci...) qui n'auraient jamais accepté un cameo télévisé ailleurs.

Qu'on aime ou pas, qu'on l'estime ou la regrette, la Chose tentaculaire et insaisissable ne ressemble donc à rien de moins qu'à ce qu'elle est vraiment, soit la création d'un artiste à part entière. David Lynch nous l'a offerte de la meilleure des manières, finalement, comme il y a 26 ans : le temps de quelques épisodes, avant de la replonger dans des ténèbres que seuls ses propres yeux ont le don de transpercer.

Laurent Valentin




























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