ENTRETIEN AVEC TOSHIO MAEDA CRéATEUR D'UROTSUKIDOJI
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"tentacles neeeds young girls !"

Japan Expo est un lieu étrange où l'on croise nombre de fans hystériques, d'artistes en herbe, d'associations improbables... mais aussi en 2012, au détour d'un stand, un certain Toshio Maeda. Ni plus ni moins que le créateur (entre autres) des délirants Urotsukidoji et L.A Blue Girl. Une sommité du manga érotique, un extraordinaire talent graphique, prêts à discuter tranquillement avec les fans passant par là.

 

Comment ce sont faits vos premiers pas dans le manga ?
Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours été passionné par le manga. J'en lisais tout le temps. Je dévorais tout ce que je pouvais. Mais ce n'est vraiment que vers 10-11 que j'ai vraiment pris la décision d'en faire plus tard mon métier. Je me suis alors lancé dans une découverte encore plus globale de la bande-dessinée, regardant ce qui se faisait en Europe, aux USA, mais surtout je me suis procuré de nombreux ouvrages de peintures, de grands classiques picturaux. Je savais que si je voulais être vraiment doué plus tard, il fallait que je connaisse les bases (les lignes, l'anatomie), que je sois familier avec le travail de Leonard de Vinci, de Michel-Ange. Même plus près de nous, j'ai été fortement marqué par le réalisme et l'énergie de Neal Adams et Bernie Wrightson. Ils m'ont très longtemps influencé, mais il a bien fallu à un moment donné que je me rende compte que cela ne correspondait pas franchement aux attentes du lectorat japonais.

En tout cas, vers 16 ans je me suis décidé à faire mes valises et monter à Tokyo avec mon carton à dessins sous le bras pour tenter de devenir assistant d'un mangaka. Je n'étais vraiment pas heureux à l'école et avais l'impression de perdre mon temps. Je voulais devenir rapidement un professionnel de la BD et marquer cet art de mon empreinte. C'était extrêmement naïf, mais j'ai eu beaucoup de chances et me suis rapidement retrouvé à faire quelques menus travaux pour Kenji Namba, un grand nom de l'époque.

On ne devient pas le maitre du hentai comme on devient le maitre de la science-fiction ou de l'horreur. Qu'est-ce qui vous a amené à vous spécialiser dans les récits érotiques ?
La nécessité tout simplement. J'ai passé beaucoup de temps comme assistant à travailler jour et nuit pour peu de reconnaissance et un maigre salaire. Ca donne vraiment l'envie d'exister, de s'en sortir. Et cette volonté m'est restée en tête même lorsque j'ai réussi à décrocher le poste d'illustrateur de couverture pour une revue. J'étais grassement payé mais je savais que cela pouvait ne pas durer. Durer, c'était vraiment ma préoccupation première. Du coup, pas question de travailler dans les titres pour enfants ou ados, où même des dessinateurs extrêmement doués disparaissent au bout d'une dizaine d'années. Le marché adulte cherchait des talents, le lectorat se révélait bien plus fidèle et surtout le secteur offrait une liberté éditoriale bien plus alléchante. Comment refuser ? Et dans tous les spectres du shonen manga, c'est clairement celui du hentai qui était le plus facile d'accès. Les titres qui sortaient étaient la plupart du temps quelconques, mignonnets avec leurs histoires de première fois et de jeunes filles timides : pas de suspense, pas d'action, pas d'horreur. C'est amusant, parce que c'est avec mon succès dans ce genre que j'ai finalement été remarqué ensuite par les éditeurs « classiques » qui appréciaient finalement mon découpage, mon efficacité et mon style. Entre deux titres pour adultes, j'ai alors fait quelques séries pour les plus jeunes. Finalement aujourd'hui si l'on regarde en arrière, j'ai fait des mangas de tous les styles : action, aventure, politique, thriller, comédie... et oui, porno.

C'est terrible parce qu'en occident vous n'êtes connu que pour vos œuvres ouvertement sexuelles.
Et oui, je sais bien. Quand je viens sur ce genre de grands salons, je suis très heureux de voir que des lecteurs de tous les pays me connaissent, veulent une dédicace, acheter une illustration... C'est vraiment très gratifiant. Mais il y a toujours cette petite tristesse que mes mangas non-érotiques soient la plupart du temps totalement ignorés. Au japon on ne me limite pas à cela.

 

Vos séries comme Urotsukidoji, L.A. Girl sont certes conçues pour assouvir les fantasmes des lecteurs masculins, mais on y trouve aussi une grande importance d'un mix entre mythologies shintoïste et gréco-romaine, sorcellerie et symbolique judéo-chrétienne. C'était un mélange unique lors de leur première publication (fin 80).
Comme je vous le disais tout à l'heure, petit j'étais extrêmement curieux et me suis donc intéressé aux arts classiques. C'est là que j'ai découvert ces visions mythologiques totalement étrangères au Japon : le mythologique grecque, les évocations bibliques de l'enfer.... Et en même temps que je découvrais ces illustrations, je lisais aussi les légendes de ces différentes religions. J'ai aussi beaucoup fouillé du côté des anciens contes japonais. De cela j'ai tiré cette conviction que malgré toutes les religions et croyances qui peuplent la Terre, elles sont sans doute tirées d'une même origine, et que sa réalité s'apparenterait à un melting-pot de tout cela. C'est ce mélange auquel j'ai essayé de donner corps dans Urotsukidoji, où cette fin du monde fait intervenir démons, karma, âmes et chair dans une même perspective. Et comme ça plaisait, je n'ai par la suite cessé de creuser cette voie.

 

On en arrive à la question des tentacules...

Justement, ce type d'univers peuplé de créatures étranges permettait en outre de contourner la censure, qui est très contraignante au Japon. Les tentacules permettent ainsi de montrer des simulacres d'organes sexuels, de relier les corps entre eux et surtout de représenter directement des pénétrations. Après, l'imagination aidant, les tentacules sont devenus de plus en plus nombreux, de plus en plus invasifs. Il faut dire que ces excroissances représentent directement le fantasme masculin  d'un pénis toujours plus gigantesque et puissant. C'est assez primaire finalement [rires]. Graphiquement en plus, je pense que c'est très intéressant. La plupart du temps ce sont des adolescentes ou de jeunes femmes qui subissent ces outrages, et il faut reconnaitre que le contraste entre leur « pureté » et la monstruosité des créatures gigantesques qui les attaquent fait effet. Pareil pour les tentacules qui deviennent rapidement un outil visuel, une décoration très stylisée.

 

La version animée de vos œuvres est souvent presque plus connue que les mangas originaux. Urostukidoji par exemple à fait le tour du monde. Si le premier « film » est très réussi, on ne peut pas en dire autant des multiples suites et remakes. Y avez-vous pris part ?
Pas directement non. En fait il faut savoir que si la publication d'Urotsukidoji a eu beaucoup de succès, elle laissait dubitatif mon éditeur de l'époque, le rédacteur en chef d'Eurotopia. Il a même décidé de l'arrêter du jour au lendemain, ce qui explique le final abrupt du 3ème tome. Du coup le studio d'animation a imaginé directement sa propre suite avec le résultat que l'on connait. On voit bien que ce n'est pas l'histoire que les intéresse le plus, ni les personnages, mais bien de mettre du sexe et des viol dans tous les coins. Par contre pour les deux premiers films, l'équipe était beaucoup plus enthousiaste qu'intéressée. J'ai rencontré quelqu'un des animateurs et designers et ils connaissaient vraiment mon travail.  Surtout, le producteur Yasuhito Yamaki, qui est devenu un ami, a fait de l'excellent travail. Mais il a quitté la société par la suite. Ceci expliquant sans doute cela.

 

On ne peut pas dire que par nature le hentai ait très bonne presse. Avec ses héroïnes très jeunes, ses scènes de viols, voire les exubérances gore de l'ero-guro... Vous êtes à l'aise avec ça ?

Sans aucun problème. Je suis artiste et je suis doué pour illustrer et raconter ce type de manga, pourquoi s'en priver ? Surtout quelques soient les horreur ou les actes sexuels présentés dans un manga, cela reste un manga. Un fantasme, un exutoire. Je ne pense pas qu'un seul lecteur soit devenu un dangereux criminel parce qu'il a été excité par une de mes pages.

 

Quels sont vos projets actuellement ?

On peut dire que je suis à la retraite. J'ai décidé que j'allais désormais profiter de mon temps pour partir à la rencontre des fans du monde entier. D'où ma venue à Japan Expo en tant que simple exposant. Je voulais pouvoir échanger directement avec eux, faire de vraies rencontres. Et puis ça me donne l'occasion de découvrir Paris. 

Nathanaël Bouton-Drouard












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