ENTRETIEN AVEC YANICK PAQUETTE, ILLUSTRATEUR DE SWAMP THING
Image de « Entretien avec Yanick Paquette, illustrateur de Swamp Thing  »
portoflio
Partagez sur :
s_bd
Rire sous cape

Plus de quinze ans de carrière dans le comic américain, et une trajectoire marquée par ses rencontres avec Alan Moore (Terra Obscura) et Grant Morrison (Seven Soldiers of Victory). Yannick Paquette, artiste québécois loquace et jovial, expose enfin tout son talent aux lecteurs français dans sa refonte du mythique Swamp Thing  aux coté du scénariste Scott Snyder. Rencontré au Comic Con de Paris cet été, le bonhomme revient sur les débuts de sa carrière et sa vision tout particulière des super héros.

 

Comment fait-on lorsque l'on veut devenir dessinateur de BD en étant Canadien ? Il y a un marché local ou il faut obligatoirement travailler aux USA ?

Il est totalement anéanti depuis bien longtemps. Et au Québec ça n'existe pas. Enfin si, mais de manière très marginale. L'avantage par contre c'est que j'ai grandi en ayant accès autant à la BD américaine qu'à la BD européenne. J'ai pu lire du coup des Tintin, Spirou et autres, tout en alternant avec les X-Men de John Byrne et même des séries beaucoup plus datées comme les revues horrifiques d'EC Comics ou le classique Prince Vaillant. Et si au départ je me dirigeais cependant plus vers des études de biologie, à un moment mes envies ont définitivement bifurqué vers la BD. Après, le choix devait se faire entre le marché français et le marché américain. Je dois reconnaître que ce dernier m'attirait déjà un peu plus par son propension à une dramatisation exacerbée qui correspondait à mes aspirations, et d'une manière bien plus pratique, il était à l'époque extrêmement ouvert aux jeunes artistes. Dans les années 90, les comics étaient en plein boom de production et il était très facile pour un petit débutant de se retrouver dans une petite boîte bien crade, aux commandes d'un titre presque confidentiel, mais qui au moins permettait de faire solidement ses premières armes.

 

Vous votre premier véritable comics, c'était Xena pour Top Comics.

Oui, Xena la Princesse guerrière !

 

Ça n'a pas l'air d'être votre tasse de thé....
Non pas vraiment. En plus c'était assez pénible parce que, vu que c'était un titre à licence, il fallait toujours faire attention à ce que les visages ressemblent aux acteurs.

Cela dit c'est, je pense, grâce à ça que j'ai pu me lancer, parce que quand je suis arrivé, aux USA c'était la grande mode du Manga. Tous les jeunes dessinateurs étaient fortement influencés par cette mouvance et travaillaient donc avec des visages très élargis, des yeux proéminents et favorisaient le mouvement au réalisme. En gros j'étais le seul à pouvoir réaliser un portrait !

 

Et ça vous a ouvert les portes de DC.
Oui, plus ou moins, mais c'est vrai que j'ai relativement vite enchaîné avec Wonder Woman. Pas vraiment mon meilleur travail, mais c'était assez intéressant tout de même...

Et puis c'est une figure importante de la firme.

Oui et non. C'est effectivement celle qui complète officiellement la « trinité » avec Superman et Batman mais en vrai les ventes n'ont jamais été mirobolantes. En tout cas c'est là que j'ai appris à m'accrocher les tripes pour finir dans les temps une revue mensuelle. Éreintant, en particulier quand on est encore un peu débutant (je ne savais toujours pas dessiner une main). Bon ensuite j'ai enchaîné avec quelques numéros de Superman et Marvel est venu me chercher pour faire Gambit. Ca a duré en gros un an et c'est en me retrouvant de nouveau à illustrer une série régulière que j'ai vraiment compris que ce n'était pas pour moi. Ça demande de faire des concessions graphiques pour lesquelles je ne suis pas prêt.

Effectivement, votre style est reconnaissable, entre autres, par un véritable souci du détail (décors, costumes...).

Et oui que voulez-vous... J'essaye souvent de faire des choses simples, plus rapides, mais à chaque fois je me laisse emporter. Je fais une rue ? Donc faut que je fasse des voitures, des passants, du bitume, des bâtiments... J'adorerais pouvoir être comme Mike Mignola qui est capable de donner l'illusion que tout y est quand au final tout n'est qu'aplats. Moi je me ramasse à devoir TOUT dessiner. Et puis mon côté utopique me rattrape. Avec Swamp Thing, c'est la première fois que j'encre personnellement mes planches. Même si ça a tendance à changer peu à peu, pour assurer un rythme soutenu de publication, un dessinateur doit toujours confier ses planches à un encreur qui a de grandes chances de les gâcher. Ou l'inverse. Par exemple sur Batman Inc., je travaillais avec Michel Lacombe a qui je refourguais des pages monstrueuses et il passait presque autant de temps à leur donner une forme finie... En étant payé 5 cinq fois moins que moi. Sur Swamp Thing, en ayant le contrôle graphique du comic du début à la fin, je peux vraiment donner toute la mesure de mon dessins et faire littéralement ce que je veux.

 

Parlons d'Alan Moore. On peut dire que c'est d'ailleurs grâce à votre collaboration avec lui, sur Tom Strong, que votre carrière a vraiment accéléré...

Absolument !  Et puis c'était une expérience de travail très particulièrement. On me pose souvent la question « qu'est ce que ça fait de dessiner Batman ? ». Et bien en vrai ça n'impressionne pas vraiment. Surtout quand avant ça on est passé sur les X-Men ou d'autres personnages tout aussi importants. Mais en tout cas quand j'ai su que j'allais travailler avec Alan Moore j'étais fébrile, voire stressé. Comme tout le monde je suis vraiment fan de ses albums. Et puis quand j'ai reçu le scénario du premier numéro, un pavé d'une centaine de pages pour 20 pages de BD, c'était très intimidant. Je me souviens très bien que les deux premières pages se sont faites au ralenti, dans le doute total... ça s'est arrangé au cours des numéros suivants mais le démarrage était un peu dur.

 

Justement ses scripts sont excessivement détaillés. Vous ne vous êtes pas senti écrasé par toutes ces informations, ces idées de designs, de mise en pages ?

Alors finalement non. On se souvient tous de ces extraits du scénario des Watchmen avec ces quatre pages uniquement concentrés sur une pauvre case, où en plus il se répète, digresse, accumule les informations... Du coup, je ne sais pas si son coscénariste sur Tom Strong (Peter Hogan) faisait office de filtre ou si tout simplement les années lui avaient permis d'épurer son écriture, mais en tout cas ses exigences étaient moins marquées. En fait les scénarii étaient imposants parce qu'il s'efforçait à chaque fois de me présenter tout ce qui pouvait être dessiné pour chaque scène. Tu peux dessiner telle action, ou privilégier une autre, ou souligner tels détails... En tout cas si au départ ce n'était pas clair, très vite j'ai compris que cela lui permettait de faire ressortir la véritable intention derrière ces situations. Ça donnait une très grande liberté, mais le résultat fini respectait forcément sa direction. Bon après, cela lui arrivait aussi de noircir les pages de ses pensées plus ou moins pertinentes pour moi sur la métaphysique, la mythologie égyptienne... J'ai travaillé deux ans sur Terra Obscura et cela a vraiment été une expérience intéressante.

Et votre collaboration suivante avec Grant Morrison sur The Bulleteer ?

J'ai enchaîné directement avec Grant Morrison, et c'était presque l'opposé : dix pages avec zéro dialogue ! Au départ j'ai cru que c'était seulement un premier jet. Mais maintenant j'ai l'habitude de collaborer avec lui et c'est vraiment comme ça qu'il travaille. Mais ça reste insécurisant. C'est pour ça d'ailleurs qu'il travaille souvent avec les mêmes artistes, parce qu'il sait que l'on est capable de compléter sa pensée, de donner corps aux pièces du puzzle dont il nous donne la charge.

Justement The Bulleteer faisait partie de l'arc Seven Soldiers of Victory. Un projet très particulier où chacune des séries était illustrée par un artiste différent. Aviez-vous accès à l'ensemble du tableau, travailliez-vous en collaboration avec les autres dessinateurs ?
Pas vraiment. Il m'avait montré au début une espèce de plan global, mais bon. Je suis persuadé que pour Seven Soldiers of Victory, il s'est vraiment lancé dedans sans trop savoir où tout cela allait nous mener, et à quel moment cela allait converger. Grant garde toujours une porte de créativité ouverte. C'est pour ça que ses scripts paraissent un peu légers. En fait l'artiste tente de charpenter les pistes qu'il a à disposition, parfois d'une façon que Grant lui-même n'avait pas prévu, il rebondit ensuite dessus pour les numéros suivants, ou ici pour les séries parallèles. Avec lui, tout est toujours en mouvement, en construction.

Moins sur Batman Inc ?

Sur les deux premiers numéros se déroulant au Japon, je trouvais ça assez clair. Mais après je me suis retrouvé avec des super héros dont je n'avais jamais entendu parler, perdu au milieu d'on ne sait où pour faire on ne sait quoi. Ça n'avait aucun sens. En tout cas pour moi.  Mais j'ai pris l'habitude avec Grant ne pas comprendre ce qu'il essaye de faire.

On sait maintenant qu'il faut avoir lu l'intégralité de son run sur un titre pour en comprendre véritablement le schéma. Est-ce que justement vous avez lu le reste de Batman Inc pour tenter d'y voir plus clair ?

J'ai les derniers numéros et l'épisode spécial qui traîne sur mon bureau et il faudrait effectivement que je trouve le temps de m'y plonger. Au moins pour savoir à quoi j'ai servi dans tout ça !

Aujourd'hui vous être l'artiste en charge du nouveau Swamp Thing. Cela faisait longtemps que vous n'aviez pas travaillé sur un autre univers que celui des super héros ?

A la base je ne suis pas un fan extrémiste des super-héros, du mec en spandex qui fait des trucs incroyables. J'en ai fait beaucoup, mais à chaque fois c'est presque comme s'il fallait que je me trouve une motivation autre, cachée. Sur Batman Inc, ce qui me plaisait était de jouer avec le décor de Shinjuku, de tenter de le rendre réel pour le lecteur et dans donner un reflet réaliste pour que les lecteurs japonais aient l'impression que Batman est passé par loin de chez eux. D'une certaine façon, moi je concevais la série presque comme un guide de voyage. Et même si on peut interagir avec Batman, l'univers du Swamp Thing est heureusement éloigné de tout ça. C'est un genre à part, une sorte d'horreur poétique totalement conditionné par le passage d'Alan Moore, avec donc de nets penchants vers le trip ésotérique. On imagine bien que si on fait appel à Flash pour résoudre le moindre problème en quelques secondes, on gâche définitivement l'équilibre subtil de la série. C'est un titre qui nécessite une approche plus mature, adulte, et en l'occurrence, cela me fait beaucoup de bien.

Nathanaël Bouton-Drouard












Partagez sur :
Crédits & mentions légales - Publicité - Nous contacter
Copyright Regard Critique 2009-2020