ENTRETIEN AVEC LEHMAN & CRéTY, AUTEURS DE MASQUé
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Le retour des héros

Désertée par ses héros pendant des décennies, la France se redécouvre peu à peu une mythologie grâce à une génération de scénaristes et de dessinateurs ayant grandi avec les revues Lug comme Strange ou Titans. A l'occasion de la sortie du deuxième tome, et leur venue dans les couloirs chargés du Comic Con millésime 2012, les créateurs de Masqué évoquent avec nous leur vision ambitieuse du surhomme hexagonal, loin de toute naïveté et surtout très loin du fameux Super Dupont.

 

Comment est née l'idée de Masqué ?

Serge Lehman : J'ai fait une autre bande-dessiné, en 2009/2010, qui s'appelle La Brigade chimérique. Elle raconte la fin des super-héros européens. Elle expose sous forme narrative une hypothèse culturelle : l'idée du surhomme européen s'est effondrée à cause de la dénaturation cultivée par les nazis. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, il y a des histoires de surhommes en France qui ne sont rattachées à aucune idéologie ambigüe. Le surhomme c'est simplement l'homme normal qui aspire à accéder à la sainteté, ou en tout cas à dépasser sa condition humaine. C'est un cheminement tout à fait naturel, mais qui disparait chez nous au lendemain de la seconde guerre. Je venais de finir cette série quand David Chauvel, directeur de collection chez Delcourt, me contacte pour travailler avec lui. Au cours d'une conversation, il me demande si finalement, après avoir raconté la fin de ces personnages, de concepts, je ne peux pas aujourd'hui dénouer le fil et imaginer leurs retours.  Au même moment  sont exposés les résultats du concours d'architecture pour le Grand Paris, présentant une capitale extra muros très élancée, aérienne et finalement bien plus apte à être habitée par un héros costumé que la citée historique. Et là je vois mon décor : un quartier monstrueux de la défense, des collines, des forêts, trois fleuves, des friches, des lacs, un plateau qui abrite des expériences nucléaires et de physique quantique, une vallée de la Bièvre avec des pôles technologiques... Là on est face à une ville géante qui est en train d'émerger et qui va devoir générer son propre imaginaire.  Pourquoi ne pas y voir le lieu idéal pour faire revenir quelques figures oubliées ?

 

La Brigade Chimérique était une collaboration scénaristique avec Fabrice Colin. Pourquoi ne pas avoir écrit Masqué à quatre mains ? Il n'était pas intéressé par ce nouveau départ ?

SL : La question ne s'est pas posée comme ça. C'est moi qui avais eu l'idée de La Brigade Chimérique et qui étais allé la proposer à l'éditeur L'Atalante. A l'époque je commençais tout juste et c'était un très très gros projet, en particulier pour un éditeur qui n'avait jamais édité de BD. Du coup, nous avions cherché quelqu'un qui serait en adéquation avec la série, qui avait une certaine expérience et qui me permettrait de ne pas me perdre dans la narration. J'avais besoin d'un complice qui ne serait pas dans la complaisance. Mais une fois la série terminée, j'avais évolué, beaucoup appris à ses cotés et j'étais alors capable de faire face à une nouvelle création tout seul.

Comme trouve-t-on un illustrateur capable de comprendre sa vision d'un tel univers ?

SL : On ne le trouve pas, on tombe amoureux !
Non, plus sérieusement, une fois le synopsis approuvé par l'éditeur, nous nous sommes mis à la recherche d'un dessinateur capable de comprendre l'ambition de la série, aimant le comic et capable de tenir des délais assez soutenus parce qu'il fallait que les albums sortent sur l'espace d'une année. Serge a été contacté le premier, et à tout de suite dit « oui ». Ce n'est qu'après que nous nous sommes rencontrés, et comme il a gagné au bras de fer, j'ai été obligé de le garder.

En tant que dessinateur français, on fait appel à quelles références pour plonger ainsi dans un univers de super-héros ?

Stéphane Créty : C'est amusant cette question récurrente des références. Et en même temps, elle est tout à fait logique par rapport à l'idée de filiation de la série. Mes références  sont tout ce qui m'a donné envie de faire ce métier aujourd'hui, pour beaucoup du comics américains mainstream, mais aussi ma culture « locale », c'est-à-dire la BD franco-belge. Mais c'est vrai que le comic est le plus gros de mes lectures depuis une dizaine d'année. Je suis fan de ces aventures de héros en latex et en cape. Et quand arrive un projet comme Masqué, on se dit « tiens mes bagages vont me servir finalement ! ». Moi j'y ai vu immédiatement l'opportunité de travailler une certaine iconologie, un certain découpage... Serge est donc arrivé en terrain conquis.

 

C'est ce mélange entre les deux cultures qui fonctionne parfaitement. La fausse-bonne idée aurait été de vouloir à tout prix avoir l'air d'une BD américaine.
 SC : On a toujours été d'accord là-dessus. Il n'a jamais été question de faire comme si on était des américains. Non, nous sommes des auteurs européens, avec l'historique que cela sous entend, et donc quand on aborde le thème des super-héros on a forcément un angle qui n'est pas le même qu'aux Etats-Unis. C'est un angle que je trouve très intéressant. D'ailleurs dans les années 80, le renouveau de comics est passé par des auteurs britanniques, et ce n'est pas un hasard. Les européens y apportent clairement une certaine gravité, mais aussi une légère distance teintée d'ironie, qui détonne par rapport à la vision plus monolithique que peuvent avoir les auteurs américains. Dans Masqué nous soulignons nos origines européenne et nous abordons cette mythologie sans esprit parodique, avec sérieux. Au premier degré mais avec une tonalité très particulière. De toute façon, on ne peut pas faire autrement : la dernière fois que quelqu'un a parlé du surhomme en France, c'était en claquant les talons.


Dans l'idée de réappropriation, qui est centrale dans Masqué, il y a aussi ce choix de faire appel à Fantomas. Un personnage que les français ont eux-mêmes mis à terre.

SL : C'est tout à fait ça. Cela fait maintenant une vingtaine d'année que j'écris des romans, et plus récemment des bandes-dessinées, mais que en tout cas je réfléchis sur une certaine idée de la science-fiction. Genre auquel je rattache le vrai Fantomas. Et je me suis rendu compte qu'en France, on passait constamment à coté du potentiel de notre patrimoine. Le potentiel est là, mais c'est comme si personne n'en voulait. C'est comme si notre patrimoine était maudit, que plus personne n'était capable d'en voir tout la richesse.

 

Et si quelqu'un le voit, il en fait une parodie.
SL : Oui, mais une parodie très grinçante, presque morose, car elle souligne notre incapacité. On nous parle souvent de Super Dupond comme le seul super-héros français, c'est totalement à coté de la plaque. Faire des parodies d'un genre que l'on ne pratique plus en France, c'est comme souligner une impossibilité d'adhérer à ces valeurs là. C'était du coup un chantier d'autant plus intéressant pour nous, mais aussi très ardu car regardé par beaucoup avec un air dubitatif.  Faire un super-héros français en costume dans un Paris hypothétique, angoissé par son déclin, c'est plus aigue, c'est plus difficile, c'est plus intéressant.

C'est un peu pour ça d'ailleurs que dans le premier tome vous laissez  attendre l'arrivée  du « super-héros » proprement dit ?
SL : Quand on créé un super héros comme Spider-man, on n'a pas besoin d'un chapitre entier pour expliquer ce qu'est New York. Une image de l'Empire State Building, trois bâtiments, une rue vue en plongée et tout le monde comprend les enjeux scénographiques et artistiques. Mais le Grand Paris n'existe pas encore. Même les promoteurs s'arrachent encore les cheveux pour savoir comment ils vont tout agencer. On en est encore très loin du sentiment d'appartenance de toute la région à cette capitale étendue. Donc on avait besoin de place et de temps pour faire exister cette dynamique de la métropole, de faire croire à ce décors, avant de laisser apparaitre notre héros. Tout simplement parce qu'il est le produit de cette dynamique sociale, comme l'enfant de ce dinosaure qui commence seulement à s'agiter dans son sommeil. Pas évident de faire naitre ainsi une nouvelle figure mythique, dans un pays qui n'en a plus depuis longtemps.

Marque de cette spécificité française, au lieu d'être le résultat d'une expérience scientifique à but de crée un surhomme censé défendre le pays (façon Captain America et autres), dans Masqué, la genèse est déjà marquée par les manipulations.
SL : Il n'était pas question de faire une BD qui soit manichéenne. D'ailleurs le costume du fantôme a été conçu de cette manière, avec les blancs et les noirs qui se mélangent de façon métaphorique. D'autre part, c'est un soldat, enfin un vétéran, et donc quelqu'un qui a besoin d'appartenir à une organisation, d'être dirigé. Lorsqu'il reçoit ses pouvoirs, il ne regarde pas vers l'horizon en se disant qu'il va sauver le monde, mais regarde autour de lui pour trouver qui va mériter ses capacités. Il se dit « où sont les autorités qui vont permettre de justifier ce que je suis désormais ». Le problème c'est qu'il se confie sans le savoir à un monstre. Et là, on a une histoire.  

Remerciement à Emmanuelle Klein (Delcourt)

Nathanaël Bouton-Drouard












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