ENTRETIEN AVEC DIDIER TARQUIN, CO-CRéATEUR DE LANFEUST.
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Le coup de crayon de Troy

Texte de l'articleA l'occasion de la venue de Tarquin à Paris pour l'exposition de ses réalisations à la galerie Petits Papiers, nous avons eu le plaisir de le rencontrer. L'occasion de parler, évidemment, de Lanfeust, mais aussi de sa vision du métier de dessinateur.

 

Ca fait maintenant environ quinze ans que tu es devenu une star de la BD...
Hmm... Oui, ça fait...C'est le tome 16, 17, 18, 19... oui, c'est ça, ça fait seize, dix-sept ans. Après, c'est Lanfeust qui est la star. Même s'il est évident que j'ai des portes qui s'ouvrent plus facilement, la personne qui est connue, c'est Lanfeust, et heureusement. Moi, ça me va.


Avec le recul, ça fait quoi ?
Ça fait un bout de vie. Ce personnage-là fait complètement partie de ma vie. Plus d'une quinzaine d'années, je ne sais pas pour les autres, mais pour moi, je me dis qu'à un moment, soit il y a rejet, parce qu'on a envie de passer à autre chose, soit la greffe a pris, et ça fait complètement partie de soi-même. Pour ma part, je le sais, j'ai vraiment besoin de Lanfeust.


Et il y a des choses que tu aurais aimé faire différemment ? Tu as peut-être un exemple particulier ?
Oui, bien sûr. Si je devais dire que depuis quinze ans, ce n'est que du bonheur et que je n'ai fait que ce que j'avais envie de faire, je ne serais pas honnête, et personne ne me croirait, de toute façon. Il y a des albums que je ne peux pas voir en peinture, des choses que j'aurais aimé faire différemment, notamment parce qu'il y a eu des années où on n'a pas forcément été inspirés. Et je dis bien « on », parce qu'il y aussi Arleston, le scénariste. Il y a des moments où Lanfeust est plus Arleston, donc moins Tarquin et, forcément, à ce moment, ça me convient moins. Et, bien évidemment, l'inverse, et ça lui convient moins. Au final, c'est l'art du compromis : Lanfeust doit se situer quelque part entre ces deux lignes.


Tu viens d'évoquer des années avec des albums moins bons à tes yeux. Le rythme de parution est tout de même assez rapide, même si ce n'est pas aussi terrible que pour les premiers volumes (quatre en deux ans). Il y a probablement des impératifs de délais et, quand on voit Lanfeust Odyssey qui fait plus de soixante pages, ça doit être assez tendu. Comment gères-tu cette facette de pression du délai d'un point de vue du travail graphique ?
Il faut bien préciser une chose : on parle d'art, mais c'est aussi une industrie. C'est un art populaire, comme le cinéma, la musique, et qui n'existe donc que s'il est consommé. Des délais sont ainsi mis en place, un rendez-vous avec un public qu'on essaie de fidéliser. Bon, c'est pas du tout glamour, ce que je dis, mais c'est la réalité. Mais, en même temps, cette pression est une très bonne chose. Je pense que si on me donnait un laps de temps infini pour faire un album, je ne le ferais même pas. J'ai besoin de cette pression ; moins on me laisse de temps, moins je me pose les mauvaises questions. Je dois aller à l'efficace, je fonctionne à l'instinct, donc ça me convient. Après, là-dedans, il y a les accidents, les bons et les moins bons. Par exemple, le tome 1 d'Odyssey, voire le tome 2, je n'ai pas honte de le dire, ce sont deux albums qui, pour moi, ne sont pas bons du tout. Mais qu'est-ce qu'on fait ? Ou je dis « Ils sont fabuleux », et je suis le seul à le dire, car je sais qu'ils n'ont pas plu, en premier à moi, ou alors j'assume et je me dis qu'on peut faire mieux, et c'est ainsi que le troisième va pouvoir plus plaire, et ainsi de suite.


Le public accueille assez bien qu'un auteur reconnaisse avoir raté son coup, en général.
Oui, et ça me plaît de pouvoir dire qu'il n'a pas plu, c'est une manière de dire « Je suis d'accord avec vous ». On a la même vision de Lanfeust, et ce n'est pas plus mal. C'est bien qu'on soit raccord, et c'est peut-être justement pour ça qu'il y a des lecteurs qui nous suivent.


Lanfeust a un succès énorme, avec un univers, une sorte de « formule ». Est-ce que tu ne te sens pas bridé, enfermé par cela ?
C'est abstrait, ça. Aujourd'hui, je suis là pour une expo à la galerie Petits Papiers. Je suis là pour ça, mais je n'en ai conscience. Je suis dans une histoire, avec ce rouquin à mèche noire qu'est Lanfeust. Au-delà, ça devient extrêmement abstrait, les prix, etc. La seule pression concrète que je ressens, c'est celle des impôts, mais ça c'est tout le monde. Je suis monsieur-tout-le-monde, j'ai un prêt à la banque, une famille, des responsabilités. Mais là, pas plus que n'importe qui. Après, la grosse pression, au niveau de la partie graphique, c'est comment, en autant d'années, alors que j'ai besoin de ce personnage-là, qui me manque lorsque je ne le dessine pas, comment, donc, casser la routine, essayer de trouver toujours quelque chose de neuf. On arrive au tome 19, je suis peut-être à la moitié de Lanfeust : devant moi, peut-être encore quinze Lanfeust à faire. En gros, ou je deviens, et c'est péjoratif, ce que je vais dire, le « fonctionnaire de Lanfeust », ou alors j'essaie de trouver quelque chose où lui me fait découvrir quelque chose. Comment je peux, année après année, avec de bons et de moins bons albums, trouver l'intérêt que j'avais quand j'avais quinze ans pour faire de la BD. Le gros défi, il est là ; mais le paradoxe, c'est que plus on se met la pression avec ça, moins il y a de réponses. On doit la sentir, cette pression, mais pas cette chape de plomb. Il faut savoir rester léger : c'est un truc d'adolescent attardé, Lanfeust. Et, alors que je prends des années, j'arrive sur mes quarante-cinq ans, la clef est là : comment je peux rester frais, en tant qu'être humain, par rapport à mes trente ans, et, en même temps, avec tant d'histoires, comment je peux réussir à découvrir et faire des choses qui n'ont pas encore été racontées ou dessinées.


Tu es également scénariste en dehors de ton travail de dessinateur. Quand tu es dessinateur, de quel façon procèdes-tu avec ton scénariste ?
Avec Arleston, qui est d'ailleurs mon seul scénariste, c'est aussi une histoire de caractères. Après tant d'années, nous sommes complices, et on en passe par toutes les phases. Lune de miel entre nous deux, et six mois après, c'est la guerre. C'est normal, et j'ai envie de dire heureusement. J'essaie de le repousser dans ses retranchements, de constamment lui mettre des pièges sur son chemin pour voir comment il les évite. Le lecteur va les voir, les trucs qui ne vont pas, donc il faut que j'essaie de créer une tempête, car le bateau doit la tenir, cette tempête. Et je lui demande la même chose, de me dire « Tu t'endors, c'est pas bien, là ». On est deux, et il faut qu'on puisse compter l'un sur l'autre. Et ça, quand ça va bien, c'est facile, ça marche tout seul, tu te tapes sur l'épaule, tu te congratules, etc. Mais je dois pouvoir compter sur lui quand je m'endors, que je me repose sur les lauriers, ou que je fais du systématique. Et ça c'est pas bon, car le lecteur, à défaut de le voir, il va le ressentir. Et il y a des albums qui ont été faits comme ça, même si nous sommes deux, même si nous sommes vigilants. Il y a des moments où on n'arrive pas à voir ça chez l'autre ou chez soi-même, et c'est dangereux : il faut rester éveillé. C'est surtout ça que je fais avec mon scénariste. Et, en même temps, l'emmener sur des voies qu'il n'aurait pas forcément vues. C'est comme la vision : on voit les choses en relief parce que nous sommes deux ; là, nous sommes deux, il faut qu'il y ait du relief sur le dessin, sur le monde de Troyes.


En parlant du monde de Troyes, celui-ci est extrêmement riche : était-il entier dès le départ, ou l'avez-vous enrichi au fur et à mesure des albums, quitte à devoir faire avec certaines incohérences qui auraient pu naître ?
Il était entier... oui et non. Arleston a créé une carte du monde de Troyes bien avant d'écrire la première ligne de Lanfeust. Il avait quelque chose, une forme, dans laquelle se laisser aller, imaginer des choses. Par exemple, il savait que les Baronnies, c'était l'Écosse, le Darshan, la Chine. Il avait déjà une vision un peu carte postale. Après, il n'a pas fait comme Tolkien, qui a défini un univers entier avant même de déclencher l'histoire. Il faut aussi que nous nous découvrions des choses, pour que nous restions frais.
Après, les incohérences, je les attends, quand elles arrivent, avec impatience et bonheur. On est alors obligés de faire un travail d'équilibriste, il y a quelque chose de tiré par les cheveux, et il faut s'en sortir avec élégance.


Et c'est souvent là où il y a de belles choses qui sortent.
Exactement. Et c'est vrai que c'est à moment-là que les choses se font « à trois » : Arleston, moi-même, et le monde de Troyes, qui nous amène quelque chose qu'on n'attendait pas. Et il faut faire ce travail d'équilibriste, qui est presque ce que je préfère. Et on travaille quand même avec un filet, dans le sens où on fait de la fantasy : on a toujours la possibilité de « c'est comme ça et c'est pas autrement ». Les lecteurs ne sont pas dupes, et puis, c'est drôle en plus. Du polar, ou de l'historique, ça serait plus compliqué, mais là, de la fantasy, ça va.


Fantasy, et aussi SF, avec Lanfeust des étoiles, et son gros travail graphique au niveau des machines, des races extraterrestres, etc. C'était un défi, une envie particulière, de te confronter à un autre genre ?
C'est un truc de geek. On était sur le tome 3 ou 4 de Lanfeust de Troyes. Et dans un restaurant - parce que ça se passe souvent dans un restaurant avec Arleston -, je sais plus qui a dit « Lanfeust des étoiles » comme La Guerre des étoiles, et l'autre a dit « super, on y va ».


Restons dans le domaine geek : Lanfeust a été adapté en jeu de rôle sur table ; tu es joueur, toi-même ?
J'ai jamais joué. Ou une fois, et encore de façon très lointaine. Avec un livre dont vous êtes le héros, c'était dans un camping, je me faisais chier, il pleuvait, j'avais que ça. Au final, la plus proche approche du jeu de rôle, j'étais tout seul, tout ce qu'il ne faut pas. C'est une activité qui se partage, entre potes, et je l'ai partagée avec moi-même.
Après, en même temps, raconter une histoire, c'est presque une forme de jeu de rôle. On se place dans la situation du maître de jeu, et on essaie de faire un univers plus ou moins cohérent et d'y faire vivre des aventures aux personnages.
En matière d'adaptation, Lanfeust a aussi été adapté en jeu vidéo.
Oui, une catastrophe.


Tu as participé au projet ?
De loin, et je pense que malheureusement, même si ça avait été de plus près, ça n'aurait rien changé. Ils n'avaient pas les moyens de faire quelque chose de bien.
Pourquoi on a dit « oui », alors que les propositions sont nombreuses ? On est tombés sur des gens qui avaient les yeux qui brillaient, qui connaissaient l'univers de Lanfeust, mais qui avaient très peu de moyens, aussi bien financiers qu'au niveau du temps. Du coup, ils ont fait ce qu'ils ont pu, et ça a été une catastrophe, notamment au niveau du gameplay. Je suis nul de chez nul, en jeu vidéo, mais j'aime y jouer ; j'ai fini le jeu en un après-midi, je n'ai fait qu'avancer, j'ai tapé sans réfléchir. Alors qu'en général, tu prends un jeu qu'un joueur finit en un mois, il me faut trois ans pour en venir à bout. J'étais vert de rage, au final. Mais ça fait partie des choses qu'on apprend.


Tu intègres de nombreux éléments graphiques qui renvoient à la culture populaire (littérature, cinéma, etc.), tu procèdes comment pour conserver malgré tout ta patte personnelle ?
Je ne me pose pas la question, en fait. Par exemple, dans Lanfeust des étoiles, si je peux mettre du Star Wars, du Star Trek, je vais le faire. Ce n'est pas tant comment je vais le dessiner pour que ça reste du Tarquin - de toute façon, je ne peux pas faire autre chose que du Tarquin -, mais comment je vais le mettre pour que des tordus comme moi puissent le voir sans que cela vienne parasiter le résultat final, qui doit rester du Lanfeust. Un arrière-goût, qui va créer une connivence avec le lecteur. Mais celui qui est étranger à la référence ne doit pas se dire qu'il rate quelque chose. Tout est là, c'est de la mise en scène, mon petit violon d'Ingres de dessinateur.


Tu as régulièrement évoqué tes influences graphiques, notamment Loisel. À présent, quels sont les artistes qui t'inspirent ? Comment gères-tu l'équilibre entre la création plus « personnelle » et les influences que tu intègres dans ton dessin ?
L'influence, je la revendique, je la cherche. Je ne me considère pas comme un bon dessinateur. On me dit que je me sous-estime, etc., mais je suis sérieux. On me donne une feuille de papier et un crayon et on me demande de dessiner une main qui tient une bille, je ne sais pas le faire. Je vais dessiner quelque chose qui ressemble à une main qui tient une bille. Il y en a d'autres, ils vont vraiment dessiner ça. Je peux donner des noms : Guardino, c'est un type qui sait vraiment dessiner. Emmanuel Lepage, pareil. Loisel ne sait pas dessiner, mais c'est un des meilleurs metteurs en scène qui soit, un magicien. Et je n'ai aucun problème pour dire cela. Et, oui, je vais aller chercher des influences, j'ai besoin d'avoir quelqu'un qui me tienne un peu par la main pour m'aider. Mais moi, ça me va, je fais partie de la catégorie des truqueurs, des voleurs, des gens qui font passer les vessies pour des lanternes. Comme un tour de magie : mon truc à moi, c'est de faire croire qu'il y avait un lapin dans le chapeau. Graphiquement, je sais faire des perspectives justes, mais j'ai choisi de faire des perspectives fausses, parce que ça fonctionne mieux dans mon dessin. D'un point de vue anatomie, tout est foireux, mais le truc, c'est de ne pas prendre détail par détail, c'est le tout. Il faut que ça bouge, que ce soit vivant. Et c'est fastidieux, ça m'ennuie, de faire un dessin parfait d'un point de vue anatomique. Peut-être que je n'arrive pas à accrocher dans l'anatomie une histoire ; d'autres y arrivent, moi c'est plus dans les cadrages, la mise en scène. Et la clef, c'est le plaisir. Si je dois prendre du temps à dessiner des mains, ça va m'emmerder. Et en plus, comme je disais, certains dessinateurs que j'admire ne savent pas dessiner, alors je me dis « allez, c'est bon ».


L'important, comme tu dis, c'est justement ce que tu vas faire ressentir.
Et puis c'est que de la BD, que de la fantasy. On le voit bien dans Lanfeust, ça ne prétend pas à autre chose d'autre que de divertir. Ça me laisse la liberté de faire ce que je veux, y compris un peu moins bien que ce peuvent faire les autres. J'ai l'indulgence des lecteurs, qui ne doit néanmoins pas devenir une excuse de mauvaise qualité, bien évidemment. Mais je peux me permettre un dessin plus approximatif, et je le vis pas trop mal. Par contre, quand un truc ne fonctionne pas au niveau de l'histoire, aussi bien sur le fond que sur la forme, là, j'enrage, il vaut mieux ne pas être en face de moi.


Le design des personnages a pas mal évolué, j'ai même l'impression que cela est arrivé à chaque saga ; y a-t-il une volonté de proposer un ton particulier à chaque saga ?
Lanfeust de Troyes, c'est de la fantasy, Lanfeust des étoiles, du space-opera, donc, je ne suis pas dans le même état d'esprit, Lanfeust non plus. Et, dans Lanfeust Odyssey, Lanfeust a mûri ; là, il y avait une volonté de le faire murir graphiquement, avec les rouflaquettes. Et il y a des choses que je ne maîtrise pas ; il y a aussi un défi, là : moi, j'ai évolué, j'ai mûri, et je ne vais pas brider ça, je suis ce que je suis. Mais Lanfeust, comme les héros de BD, n'a pas autant vieilli. Et là ça devient un peu compliqué. Au final, en dehors d'une volonté de coller à l'histoire, je laisse aller. Je sais où je dois aller, et je me laisse porter par le récit, ce qui contribue aussi à garder cette fraîcheur.


Sur Röq, tu étais dessinateur ET coloriste, depuis tu n'es plus que dessinateur.
Heureusement.


Heureusement ?
C'est un vrai métier.


Ça ne te manque pas ? Ce n'est pas un peu difficile d'une certaine façon abandonner ta création ?
Il faut faire un bilan, deux colonnes, pertes et profits. Je perds une forme d'emprise sur la BD, je ne contrôle pas tout, sur le visuel, parce qu'il y a un coloriste. Mais je gagne en temps, qui me permet de passer plus de temps sur le dessin, qui me permet de mettre en place d'autres projets - je vais signer plein de projets, bientôt -, je rencontre des coloristes qui ont une autre vision de mon propre dessin. Il m'explique ce qu'est mon dessin : quand il me dit par exemple « c'est chouette tes noirs, mais si tu en mettais un peu moins, je pourrais faire tel effet », cela apporte quelque chose, on va essayer la prochaine scène voir ce que ça donne.
Après, pour certains, il est impossible de céder cette part, parce qu'ils perdent le contrôle et d'autres comme moi qui se disent pourquoi pas. Et il ne faut pas oublier que Lanfeust c'est un sport d'équipe.


Et tu participes, de toute façon.
Oui, au scénario, pour la couleur, je donne quelques indications, mais il est important que chacun soit un minimum libre. Comme Lanfeust est une traversée au long cours, si on ne laisse pas un minimum de liberté, à un moment donné, ça ressemblerait un peu trop à une cage. Même si d'une certaine façon Lanfeust est aussi une cage. Mais, autant que faire se peut, que ce soit une cage confortable.


Ton scénariste travaille sur d'autres séries dans le monde de Troy. Tu as voix au chapitre sur celles-ci, tu proposes des idées ?
Non, zéro. Je ne veux pas l'embêter avec ça. Je préfère garder toute mon énergie pour l'emmerder sur Lanfeust. Le seul truc, je lui dis qu'il faut être cohérent, et éviter de se répéter. C'est le danger de quelqu'un qui a autant de séries, se répéter entre elles. Ou même sur d'autres séries qui n'ont rien à voir avec Troy. Mais c'est le danger central pour un dessinateur, un scénariste.


Tu avais déclaré il y a quelques années que, par crainte de manque de recul, tu te verrais difficilement dessinateur et scénariste. Avec l'expérience, tu aimerais toujours éviter cette double casquette, ou c'est quelque chose que tu aimerais essayer un jour ?
J'ai justement plusieurs projets, parmi lesquels, pour un, je fais tout. Mais est-ce que j'arriverai à le finir, je n'en ai aucune idée. Ça s'est fait pas à pas. Je suis assez décomplexé sur le papier, mais pas si sûr de moi que ça, en fait.
Par exemple, je travaille actuellement sur une autre série en tant que scénariste. L'illustrateur en est au tome 2, nous attendons d'avoir trois albums pour les sortir. L'histoire se passe à New York, avec des nanas qui ont des pouvoirs : de la pin-up, des flingues, des monstres de laboratoire, des robots géants, j'espère un truc assez frais. Je voulais le dessiner, mais je me suis aperçu au bout de trois ans que je n'avais fait que des esquisses : dans ces cas-là, on sait qu'il n'y aura pas de page. Et un dessinateur qui savait que je faisais ça m'a contacté pour me dire qu'il voulait le faire. J'ai refusé, parce que j'avais tellement porté le projet, que je ne me voyais pas le céder. Et finalement, je me suis rendu compte que je n'en faisais rien, que je devais peut-être accepter que ce soit fait différemment. C'est Tony Valante, au final, qui dessine, et mieux que je l'aurais jamais fait. Et je suis obligé de lui fournir le scénario, sinon il ne mange pas.


Encore cette pression positive, que tu évoquais tout à l'heure.
Exactement. Tant que j'étais seul, il ne se passait rien, et là, on est à un album et demi. Et vu que je suis scénariste sur cette série, dessinateur sur Lanfeust, je me suis dit que je pouvais peut-être faire les deux. Alors j'essaie. Et il n'y aura peut-être rien, mais je ne me mets pas la pression, au pire ç'aura juste été le plaisir d'y penser, c'est pas grave.


Je voudrais revenir sur les questions de design et d'ambiance. Comme tu me disais tout à l'heure, il y a l'Écosse, les pays asiatiques, etc. Tu fais beaucoup de recherches pour les décors, ou tu préfères te laisser porter par ce qui vient naturellement ?
Je regarde des images. Par exemple, pour le Darshan, je regarde des images, de Chine, de Japon, d'Asie, et je me laisse bercer, m'imprégner, faire l'éponge, avant de dessiner. Quelquefois, je vais être confronté à quelque chose de plus complexe. Par exemple, je dois dessiner un toit : les tuiles, elles sont comment ? Ou j'ai un système graphique qui me permet d'évoquer l'Asie par une forme générale, ou alors je coince et à ce moment-là, je vais chercher et regarder d'un peu plus près et me renseigner. Par contre, il y a certaines situations où je vais me référer à de la documentation pour arriver à une cohérence. Par exemple, sur les harnachements, j'ai beau avec des bêtes de toutes formes, toutes poils et écailles, une selle doit donner l'impression de tenir un minimum. Avec des anneaux percés, un mors, etc. ? Je cherche, même si cela reste bien évidemment de la fantasy. Les armures, il faut penser à ce que le gars puisse bouger. Par exemple (Tarquin commence à faire le geste de pointes jaillissant de ses épaules), presque tous les illustrateurs mettent des piques, sur les armures, ici. Le gars, s'il prend son épée et qu'il fait ça (nouveau geste avec un mouvement latéral), il s'empale sur les piques. Même si graphiquement, ça marche, à un moment ou un autre, le personnage sera dans la position qui ne va pas, et alors, je fais quoi de la pique ? On a beau faire de la fantasy, il y a des moments où on est coincé, et il faut être un minimum cohérent. C'est hyper-important : le lecteur, lui, il est dans la réalité, qui le conditionne totalement. S'il veut pouvoir croire à la BD, qui est fantaisiste, il faut ce goût, non pas de « c'est vrai », mais de « ça fonctionne ». Exemple : Lanfeust arrive dans un endroit pour lequel Arleston me dit qu'il y a du soleil, que c'est méditerranéen. Dans ce cas, je vais mettre des arbres qui vont ressembler à des oliviers, du linge qui pend aux balcons, des toits-terrasses. S'il me parle d'un endroit où l'action est au printemps mais que, durant l'hiver, il y a de la neige, je vais mettre des toits en pente. Même si le lecteur n'est pas maçon, qu'il vit dans le sud de la France, il ne sait pas pourquoi, mais s'il voit des mélèzes, il va imaginer que la neige peut s'y accrocher en hiver.


Ce dont le lecteur ne va pas activement se rendre compte, c'est presque le plus important.
Exactement, c'est le plus important. Vu qu'il y aura cette pseudo-cohérence, il va y croire. Et s'il y croit, il va vouloir croire en les aventures que vivent les personnages. Si Lanfeust va dans une contrée où les arbres flottent en l'air, ça va peut-être être un peu trop, là, par contre.
C'est ce que j'ai aimé dans La Quête de l'oiseau du temps, les auteurs ont été encore plus loin que nous. Nous avons les hommes et les trolls, eux ont d'autres races, mais il y a un côté extrêmement réaliste, cohérent, et la fantasy paraît crédible, la magie marche. C'est ce que je recherche... et c'est un défi.


Si on prend les dessins au pied de la lettre, certaines scènes sont très violentes, mais le traitement fait que le résultat final reste tous publics. Comment tu approches ces scènes pour éviter de tomber dans une violence plus « brutale » ?
C'est du mouvement, d'abord. Quand on regarde une giclure de sang, il y a du mouvement. C'est du Matrix, on a la giclure de sang, figée, et on va tourner autour. C'est graphique, et il faut que ce soit grand-guignolesque. Il y a deux types de violence, au cinéma : la spectaculaire, et l'insoutenable. La première, c'est Bud Spencer et Terence Hill, même avec de l'humour. Quand on met un coup de poing, le gars part à dix mètres. C'est très violent, mais c'est physique et outrancier ; même si on n'a pas envie de se prendre cette droite, on n'y croit pas. Il faut montrer à mort, mais pas faire qu'on y croie. Par contre, on met dans un film un gars qui se fait torturer selon le postulat suivant : « j'ai dix questions, un sécateur, tu as dix doigts », c'est autre chose. Dans Lanfeust, on déchiquette, des têtes volent, c'est des têtes ! Mais il ne faut pas qu'on imagine que le troll fait des orphelins, quand il arrache une tête. Par contre, dans un film, il suffit de couper un petit doigt, et on a mal pour le personnage. L'outrance permet de ne pas y croire.
C'est comme l'érotisme dans Lanfeust, il faut être dans le charme, pas dans le sexe. Et pourtant on parle de cul. Quand je montre un Cixi toute nue, je ne vais pas zoomer à fond sur sa poitrine : c'est le lecteur qui va le faire, mais je laisse une distance.


Après coup, une fois le volume paru, est-ce qu'il y a eu des passages où vous vous êtes dit que vous étiez allés trop loin ?
C'est plutôt l'inverse, en fait. Quelquefois, Arleston écrit et trouve qu'il a été trop loin, je lui dis de le faire quand même, et on va même encore plus loin au final. Trois ou quatre fois, il a écrit et m'a dit de ne pas dessiner les dernières pages, car il trouvait qu'il avait été trop loin. Dans ces fameuses scènes... et puis c'est graveleux ! Par exemple, le troll géant qui se fait empaler un pieu dans le cul. C'est sobre et de bon goût. Il trouvait que c'était trop pipi-caca. Je trouvais qu'il y avait un défi, au contraire. On a le chevalier Or-Azur qui enfonce un pieu dans l'anus du troll. (Tarquin s'arrête, me regarde.) Elle va être bien, ton interview. Et j'ai dit à Arleston que je pouvais traiter la scène comme Ulysse qui enfonçait un pieu dans l'œil du cyclope. On peut faire de l'épique. Le lecteur va se dire que c'est n'importe quoi, mais...
Vous rééquilibrez, au final. Voilà. Il n'est pas question de montrer en gros plan ce que tu es très certainement en train d'imaginer en ce moment. Et puis, au final, il faut aller loin, quelquefois.


C'est affreux, je vais avoir l'image en tête au moment d'aller dormir.
Tu vas passer une bonne nuit, toi. Après, il y a des trucs pour lesquels nous y sommes allés trop fort, plutôt sur du contenu que sur des scènes. Par exemple, je ne l'ai jamais caché, la nouvelle Cixi, de Lanfeust Odyssey, ne me plaît pas. Celle des deux premiers volumes, mais j'aime beaucoup celle du troisième, par contre. Je peux en parler, maintenant qu'il est sorti. C'est un ersatz de l'autre, un clone. C'est sans intérêt, et il n'y en a pas eu un pour rattraper l'autre.


En même temps, ce ne doit pas être évident d'avoir un personnage qui doit être proche et en même temps nouveau.
Je vais être franc, c'est une forme de lâcheté. Tout d'un coup, on avait Lanfeust dans un nouveau cycle, Cixi n'était plus là, et elle nous a manqué. Mais c'est une connerie. Si certains ont cette idée, je le dis : ne le faites pas. Par contre, qu'est-ce qu'on fait, après ? C'est là l'art de l'équilibriste : on n'a pas aimé, pas plus que le lecteur, on fait quoi ? La tuer n'est pas une solution. Ce qui est intéressant, c'est de la garder, et de faire qu'elle non plus n'aime pas ce qui lui arrive, qu'on la prenne pour l'autre. Elle décide alors de devenir un nouveau personnage. Du coup, il y a une forme d'empathie avec le lecteur, et ça va apporter quelque chose de plus. Il faut que ce point faible devienne un point fort. Je sais ce qu'elle devenir, et j'ai hâte d'arriver à ce moment-là, ça va être génial. On est passés d'un truc qui me plaisait vraiment peu à quelque chose que j'aime énormément : rien n'est figé, et tant mieux.Je reviens rapidement sur le côté un peu extrême, je pense au passage où Hebüs mange des morceaux... de lui-même.

Ça, c'est Arleston. Mais ça me fait passer à un moment qu'on avait dû retoucher. Sur une scène érotico-comique, j'avais mis des jambes un peu trop écartées, il l'avait remarqué et m'en avait fait part. Je me suis dit que si lui le voyait, d'autres le verraient et qu'il valait mieux modifier ça. Après, je fais maintenant plus attention avec les scènes un peu érotiques. Par exemple, dans Lanfeust des étoiles, il y a une partie de jambes en l'air, Lanfeust avec trois ou quatre nanas, il y a des poules partout, ça casse complètement le côté érotique. Mais en même temps, trouver cet équilibre n'est pas compliqué, on ne force pas à le faire. Il est facile pour Arleston d'être Arleston, pour Tarquin d'être Tarquin.Le danger maintenant c'est d'oublier que Lanfeust est tel personnage, de réussir à continuer à être surpris.

 

En dehors de la BD, y a-t-il d'autres domaines de création graphique qui t'attirent ? Le design ? Le jeu vidéo, le cinéma ? Ce sont des choses qui t'attirent ?
Évidemment ! À partir du moment où j'ai du papier, des outils, et qu'on me dit de raconter quelque chose, je marche.


Tu as des projets dans ces domaines-là ?
Je me suis remis à la peintre, après vingt ans sans tenir un pinceau. A la galerie, il y en aura trois. Ce sont des peintures, et j'assume pleinement, qui sont plus là pour dérouiller la main ; j'avais perdu le geste. Dans six mois, j'aurai retrouvé mes gestes, les peintures n'auront plus rien à voir. Je me suis amusé à le faire, après, à chacun de voir ce qu'il en retire.
Après, en projets... Je ne peux dessiner que s'il se passe quelque chose avant, et après. Si on me dit « fais un monstre », je ne le ferai pas. Si on me dit « ce monstre est dans tel cadre, il se passe ceci, cela, il est carnassier, etc. », là, je fais. S'il y a un après, qu'il va servir à quelque chose, je le fais. Je peux réaliser vingt-cinq dessins, aucun souci, j'ai même des facilités.


Tu dessines toujours sur papier, je crois ?

Pas de palette graphique, non.


Tu penses quoi des nouvelles technologies en matière de création graphique ?
J'en pense que c'est la main qui dessine, peu importe le support. J'ai pas envie de palette graphique car je travaille dans un bar. Je ne sais pas... pour l'instant c'est comme ça, je ne veux pas être coincé derrière un bureau. J'aime le contact avec l'objet, aussi, je passe d'un papier à un autre, je change tout le temps de technique. J'ai encore envie de changer. Le prochain que je vais faire, j'ai envie de travailler sur Bristol. Avant je faisais sur calque, j'ai fait sur du lay-out. Je change de format, je m'amuse.


C'est important, pour se renouveler.
Tout à fait. Mais c'est par jeu, pas par « recherche de l'artiste ». Je n'y pense pas. Après, il y aura des gens pour dire que je me remets tout le temps en question, mais ce n'est pas ça. C'est plus que je me lasse, je ne m'amuse plus. Et comme je ne peux pas changer Lanfeust, il faut qu'Arleston continue à me fournir du scénario au top pour me donner l'envie. Et si au niveau du dessin, j'ai un sentiment de travail fastidieux, je change d'outil, et, avec trois fois rien, tout devient tout neuf et je repars.


Et tu reviens à de vieilles techniques vingt ans après comme avec la peinture.
C'est ça. Ce n'est pas une remise en question, je cours simplement après le plaisir, je ne veux pas m'enfermer dans une technique, pour ne pas m'ennuyer. Ce que va être Lanfeust dans cinq ans, graphiquement et pour ce qui est du support, je n'en ai aucune idée. Vraisemblablement, ce sera sur du papier, encore, parce que ça me convient, mais je ne suis pas anti-tablettes graphiques. J'ai vu arriver l'aérographe, et il se disait qu'il ne serait plus nécessaire de savoir faire d'à-plats, de dégradés, que l'outil faisait tout. Mais qu'est-ce qu'on a vu comme merdes, avec l'aérographe ! Et que de belles choses, aussi. Quand, à la Renaissance, la peinture à l'huile s'est développée, c'était aussi une nouvelle technique, et il y a eu de belles choses. Idem à présent avec la peinture numérique, cela ouvre de nouvelles possibilités de création. La boîte magique, ça reste encore le cerveau, ce que fait le créateur. Et les nouvelles méthodes ne supplantent pas les précédentes, comme le cinéma n'a pas tué le théâtre, la télévision le cinéma, les tablettes graphiques ne vont pas tuer le dessin sur papier. Il y a de la place pour tout le monde, et la nouvelle génération va peut-être grâce à ça avoir les moyens de réinventer tout ça.

Tout à l'heure, on parlait de couleurs. Je les fais avec ma femme, Lise, qui fait ça par ordinateur. Et Guarnido, il met ses couleurs en direct sur la page, comme on le faisait déjà il y a des années. Est-ce qu'il n'aurait pas sa place ? Guarnido ?


Pour finir, une question un peu bizarre : le premier mot qui te vient à l'esprit, là, maintenant.
Continuité.

Dimitri Pawlowski











































 

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