ENTRETIEN AVEC CHARLIE ADLARD, ILLUSTRATEUR DE WALKING DEAD
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Le détail qui tue

Embarqué après le premier run du co-créateur de la série, Tony Moore, Charlie Adlard a d'abord dû s'imposer auprès des lecteurs de la première heure. Une formalité finalement au vu de sa longévité, qui fait aujourd'hui de lui le vrai second pilier de Walking Dead aux côtés de Robert Kirkman.

 

Déjà plus de soixante-dix chapitres pour Walking Dead, votre plus long travail sur une même série. Ressentez-vous une forme d'accomplissement ?

Oui, d'autant plus qu'il n'y a pas eu de dessinateur pour me remplacer sur une période donnée. J'ai accompli le tout sans discontinuer. Ça serait sympa d'avoir une sorte de record. Je ne sais pas qui le tient, pour l'instant, pour le plus grand nombre de numéros d'affilée dans le monde du comics.

 

Qui sait, bientôt pour vous, peut-être ?

(rires) Ce serait bien. Mais, le fait étant, je pense que j'aurai ce sentiment d'accomplissement quand j'aurai atteint le nombre cent, ce qui, pour moi, sera le numéro 107 de Walking Dead. Et j'y suis presque !

 

Dans environ quatre ans, je dirais.

Un peu moins, même. Le prochain que je dessine sera le numéro 80. Du coup, il en restera vingt-six.

 

Vous avez commencé à dessiner sur Walking Dead au septième numéro. Comment cela s'est-il passé et comment avez-vous appréhendé de rejoindre la série ?

Je connaissais déjà Robert, nous nous étions rencontrés diverses fois, à San Diego. Nous avions déjà collaboré ensemble : Robert avait publié un comics appelé Codeflesh, écrit par Joe Casey. Ca avait été publié chez Image, et nous avions écrit et dessiné huit épisodes, mais Image a décidé de s'arrêter à cinq. Du coup, on avait trois épisodes en rab, et c'est là que Robert est arrivé : il avait à l'époque une petite maison d'édition appelée Funk-O-Tron, et il nous a proposé de finir la publication. C'est comme ça que j'ai rencontré Robert et, deux ou trois ans plus tard, il m'envoie un e-mail... et me demande tout simplement de bosser avec lui sur une petite histoire de zombies qui en était à son sixième numéro... et voilà !

 

Ça n'a pas été trop ardu de rejoindre une histoire « en cours » ?

Franchement, ç'a été. Au final, c'était plus dur pour les fans, qui devaient s'habituer au changement. Un changement de ce genre, sur un comics comme Judge Dredd, Spiderman, Batman et ainsi de suite, c'est plus facile : les fans sont habitués, ils savent que pour que ces personnages continuent à exister, les artistes et les illustrateurs sont amenés à changer. Alors que pour Walking Dead, il n'y avait que Tony Moore à ce moment-là. C'était un peu compliqué pour démarrer. Walking Dead est basé sur la réalité, il n'y a pas de costumes comme référents, on dessine des gens normaux. Pour être entièrement honnête, Tony Moore et moi sommes totalement opposés en matière de style graphique. Je pense que c'était plutôt courageux de la part de Robert de m'appeler, il aurait tout simplement pu prendre quelqu'un qui avait un style plus proche de celui de Tony. Et au final, je pense, enfin, j'espère bien que je me suis approprié le titre !

 

Est-ce que vous participez à l'écriture de l'histoire et, le cas échéant, de quelle manière intervenez-vous ?

Je ne participe pas vraiment. On laisse vraiment l'autre faire ce pour quoi il est le meilleur : Robert écrit, je dessine !

 

Le travail sur le silence est assez impressionnant ; beaucoup de cases sans texte, des doubles pages, et ainsi de suite. Dans ce genre de situations, presque tout est sur vos épaules. Comment procédez-vous pour leur traitement ?

C'est vrai que presque tout est sur mes épaules, même si quelqu'un doit écrire ces passages sans dialogues. Heureusement, Robert ne me laisse pas un espace blanc que je dois remplir (rires) ! Mais c'est quelque chose que j'aime beaucoup réaliser ; on peut vraiment savourer la narration, et c'est un vrai accomplissement de voir une page sans dialogues qui peut se « lire » sans peine.

 

Certaines scènes de Walking Dead sont particulièrement violentes, comment les appréhendez-vous ?

Pour être honnête, quand je dessine, ce ne sont que des traits sur du papier. Je ne ressens rien de particulier. Enfin, je ne dis pas que je ne suis pas passionné par ce que je fais, mais je suis en quelque sorte dans une sorte d'attitude zen. Au final, le sang, les tripes et tout ça, ce n'est que de l'encre noire sur du papier. Ce qui est plus troublant est de lire le script et d'imaginer les scènes, la façon dont je vais appréhender les idées. La scène de torture avec Mishonne, par exemple, ça doit être la seule fois où je suis allé voir Robert pour lui demander de me convaincre de dessiner ça, parce que j'avais du mal à me convaincre moi-même que c'était pertinent à dessiner. Mais il y est arrivé !

 

Et comment s'y est-il pris ?

Il m'a tout simplement dit que cela devait être montré, car c'était ce que le personnage faisait. Il fallait faire comprendre comment le personnage pouvait être aussi brutal avec un autre. Si on ne le montrait pas, on risquait de désensibiliser le personnage. Et c'est assez intéressant : j'ai toujours pensé que l'horreur était plus puissante hors-champ, car l'esprit imaginait ce qui se passait, des images bien pires que ce qu'on peut lui montrer. Mais, dans le cas de la scène de torture, on aurait eu juste des cases noires avec des « Aahhh », « Aargh » et ainsi de suite, ce qui n'aurait pas rendu grand-chose. Vu que la scène était longue, il fallait tout montrer.

 

Les histoires de zombies sont généralement assez codifiées. Jouez-vous avec ces codes ? Avez-vous des influences particulières ?

Nos zombies sont plutôt traditionnels, en effet. Ils ne courent pas, ce genre de choses. J'ai fait une interview, il y a un mois, et l'interviewer me fit remarquer que les zombies étaient le plus gros McGuffin du comics, et je pense que c'est exactement ça. Du coup, il n'est pas vraiment nécessaire de faire autre chose d'eux que ces bons vieux zombies classiques.

 

La question que vous avez eue dans toutes vos interviews, probablement : êtes-vous d'une façon ou d'une autre intervenu dans la production de la série TV ?

Non. (Rires.) On ne m'a pas demandé, mais je ne me suis pas particulièrement proposé. Déjà, je ne voulais pas m'éloigner de la création du comics. J'aurais dû aller à LA, etc., pour participer à la préproduction, et passer des semaines en studio, à faire des designs et ainsi de suite, et ç'aurait repoussé le travail sur le comics. Et je préfère travailler sur le comics et mes différents projets personnels qu'intervenir, voire interférer sur la série TV. L'autre raison c'est que c'est une série live, et je me suis demandé ce que je pourrais vraiment faire. À part les zombies eux-mêmes, et, pour ça, une visite à la morgue locale, on regarde les cadavres, et c'est fait. Le comics est basé sur la réalité, notre histoire démarre à Atlanta, la série télé pareil... on ne peut pas vraiment « designer » Atlanta !

Ç'aurait été de la science-fiction, de la fantasy, avec un travail de design de fond, j'aurais bien sûr été beaucoup plus intéressé.

 

Vous avez travaillé sur un roman graphique écrit par Doris Lessing...           

Oh oui...

 

Une histoire fort sombre, une fois n'est pas coutume, mais est-ce que travailler avec un romancier implique une approche différente de votre travail ?

En fait... ç'a été un vrai cauchemar. Ce que je ne savais pas en prenant le projet, c'est que tous les autres artistes à qui on l'avait proposé avaient refusé de le faire. Le roman graphique faisait soixante-quatre pages, et le script de Doris Lessing devait faire... neuf pages ? Et c'était écrit en vers (rires). Je me suis demandé comment j'allais faire. Je pense qu'à l'époque, l'idée était d'avoir une personne célèbre qui allait écrire un scénario de comics, et d'utiliser son nom pour vendre, sans vraiment se demander si elle avait effectivement les compétences pour écrire un comics. Et ce n'est pas parce que quelqu'un sait écrire un roman qu'il va savoir écrire un comics, c'est une discipline d'écriture à part entière. Au final, c'était une énorme erreur de le faire, mais j'ai accepté. Je pense d'ailleurs qu'on peut me créditer aussi pour avoir participé à l'écriture, j'ai dû largement densifier le script, remplir les vides, etc.

Le résultat final est... convenable (rires). L'éditeur, Harper Collins, n'avait pas d'expérience sur la façon de réaliser des comics et, avec le coloriste, nous avons passé quelques après-midi dans leurs locaux, à leur expliquer comment gérer la création d'un comics... Au final, vraiment une expérience étrange. Et assez frustrante, à la parution, avec le nom de Doris Lessing en grosses lettres sur la couverture, et le mien, tout petit de côté, à moitié caché par le dessin (rires).

 

Donc, plus jamais avec un écrivain ?

Quand même pas, je pense que certains peuvent très bien se débrouiller pour faire des comics... Juste, plus jamais avec Doris Lessing (grand éclat de rire). En même temps, je suis sûr qu'elle non plus ne serait pas partante !

 

Vous avez sur ce projet un peu forcé travaillé sur le scénario, c'est une facette de la création qui vous attire ?
Certes, mais j'ai plus développé l'histoire de base ; en fait, je ne suis pas particulièrement intéressé par cet aspect. Je suis extrêmement satisfait de travailler avec d'autres personnes, et créer un comics est un travail collaboratif. Après, je ne dis pas que personne ne devrait écrire et dessiner, mais, pour ma part, je suis plus qu'heureux d'être « le dessinateur ». J'ai un sentiment de création suffisant par le dessin, je ne ressens pas de manque au niveau de l'investissement.

 

Votre style graphique s'exprime à la perfection en noir & blanc, et une bonne partie de vos travaux sont dessinés ainsi. C'est une décision personnelle, ou une simple coïncidence par rapport aux projets qui vous sont proposés ?

(Rires.) J'ai fait Walking Dead, Savage pour le magazine 2000 AD et Rock Bottom avec Joe Casey, peut-être notre meilleure collaboration - et je suis éternellement reconnaissant à Delcourt de l'avoir réimprimé -, et je me suis dit que, dans le monde occidental, il ne devait pas y avoir beaucoup d'artistes qui gagnent bien leur vie, juste avec du noir & blanc (dans un sourire). Je suis extrêmement chanceux.

 

Vous avez travaillé avec beaucoup d'auteurs extrêmement talentueux, mais y en a-t-il d'autres avec qui vous aimeriez travailler ?

En fait, je travaille déjà avec un bon cercle de relations et, au final, je préfère travailler avec des amis. Et même si j'adore ce que fait, par exemple, Alan Moore, je ne sais pas comment cela fonctionnerait pour travailler avec lui. Est-ce que j'aimerais ce qu'il écrirait pour moi ? Et ainsi de suite. Là, je sais que je peux faire confiance à Joe Casey, Robert ou encore Robbie Morrison, avec qui j'ai fait White Death. Je sais que je peux avoir confiance en ce qu'ils vont écrire, que cela va être l'idéal pour moi. Donc, non, pas vraiment d'envie de travailler avec quelqu'un d'autre. Avec eux, je sais que ça se passera bien, c'est idéal.

 

Pour finir, en dehors de réaliser ce 100e épisode personnel de Walking Death, avez-vous d'autres projets ?

Oui, mais je ne peux pas en parler (éclats de rire). Ce sera pour la France, c'est tout ce que je peux dire. J'ai travaillé sur Le Souffle du Wendigo, il y a quelques années, et j'aime beaucoup la création de BD française, c'est donc assez naturel pour moi d'y participer. Continuer Walking Dead, réaliser un album tous les deux ans pour la France. Je peux donc juste dire que mon prochain travail ne sera pas une histoire de zombies... et sera pour ce côté-ci de l'Atlantique !

Dimitri Pawlowski









 





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