ENTRETIEN AVEC XAVIER DORISON, SCéNARISTE DES SENTINELLES
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Xavier Dorison, scénariste

En dehors de Super Dupont, et dans une moindre mesure Le Concombre Masqué de Mandryka, on ne peut pas dire que la France a eu beaucoup de chance au rayon super-héros. Loin de la parodie ou de la relecture pédante, les deux premiers tomes de Les Sentinelles signés Xavier Dorison et Enrique Breccia et édités par Delcourt utilisent des codes jalonnés depuis des années par les auteurs anglo-saxons, en pleine guerre des tranchées. De la retro-SF au sérieux inébranlable qui affiche une volonté farouche de témoigner des horreurs du conflit de 14-18 tout en livrant une BD tout simplement explosive.

 

 

Comment devient-on scénariste de bande-dessinée ?
Je ne sais pas comment on en arrive normalement à devenir scénariste de bande dessinée. En ce qui me concerne (forcément c'est plus restreint), j'étais dans une association de BD pendant que je faisais mes études de commerce. C'est là que j'ai rencontré Alexandre Alice (futur co-auteur du Troisième Testament) et on partageait la même envie fantasmée de faire de la BD. On a beaucoup travaillé sur ce projet. On l'a présenté à bon nombre d'éditeurs qui se sont contentés de refus polis, jusqu'à ce que l'on arrive à séduire Glénat. A partir de la publication du premier tome, tu deviens de facto auteur de BD. Bon, pendant quelque temps, j'ai mené mes deux métiers de front, jusqu'à ce que la BD prenne le pas sur le reste. En résumé je pense que pour devenir auteur de BD, il faut beaucoup d'envie, beaucoup d'enthousiasme et surtout beaucoup de travail. C'est un vrai métier.

 

Le fantastique avec Le Troisième Testament, l'horreur avec Sanctuaire, l'action / espionnage avec WEST, les pirates avec Long John Silver... Tous les genres populaires t'intéressent ?
J'aime bien cette définition. J'aime bien les genres populaires. Je ne fais pas de comédie, mais ce n'est pas par snobisme c'est juste que je ne m'en pense pas capable. Les genres auxquels je me suis attaqué, c'est tout simplement ceux que j'aimais lire quand j'étais gosse. C'est une démarche classique de puiser dans ses ressources d'enfants, dans cette énergie, et de les canaliser avec ses outils d'adultes. Je me suis imposé une ligne directrice : celle de raconter une histoire. Avec un début, un milieu, une fin et une parabole. Ca a l'air idiot dit comme ça, mais je pense que, certes, on est là pour donner du plaisir au lecteur mais il faut aussi installer un autre niveau de lecture.

 

Tu as travaillé avec de nombreux dessinateurs. Comment collabores-tu avec eux ?   
Ce que j'ai fini par comprendre, c'est qu'il fallait changer de méthode en fonction du dessinateur. Certains demandent directement un scénario clef en main avec dialogues et découpage précis tout ça (c'est le cas avec Enrique Breccia sur Les Sentinelles)... D'autres sont plus dans le même esprit qu'un réalisateur de cinéma. Des artistes comme Matthieu Laufrey (Long John Silver)  ont besoin d'avoir une idée complète du projet, d'être présent dans chaque étape à la manière d'un coscénariste. Ma stratégie maintenant c'est de tout simplement demander ce qu'il préfère. Tant que le résultat est bon et qu'il reste ouvert à la discussion, le reste ne me pose pas de problème.

 

Sur Les Sentinelles, l'approche visuelle est très particulière avec, entre autre, l'utilisation fréquente de photos de l'époque...
Alors oui, je fournis toute la doc et plan assez précis de chaque page. Par contre, c'est Enrique qui se charge de la mise en scène. Il m'envoie les crayonnés ; je fais quelques remarques (pas toujours), mais l'aspect visuel lui doit la plus grande part de la réussite.

 

Comment s'est imposé le choix d'Enrique Breccia aux dessins ?
Dans sa forme, le scénario des Sentinelles se veut assez moderne. Insertion de photos, sous-titres très contemporains, utilisation de textes off, vue subjective...Une des caractéristiques du travail sur les Sentinelles, c'est justement de me sentir très libre dans l'écriture. J'ai écrit avec L'Art invisible et Making Comics de Scot McCloud  sur les genoux. Mais en même temps, le sujet et l'époque sont assez old school. Je voulais donc que l'on retrouve le même paradoxe dans le rapport entre le scénario et les illustrations. Enrique a un dessin vraiment extraordinaire et aussi « classique » (sans le côté péjoratif). Il fallait que cela fasse presque « d'époque ».

 

La France du début du XXème siècle n'a plus de secret pour toi, puisque tu as aussi participé au scénario du film Les Brigades du tigre.
C'est temporellement antérieur, mais c'est vrai qu'il y a un lien. Le film évoque clairement que si on fait des guerres, c'est en premier lieu pour l'argent. Pour relancer l'industrie, pour développer son empire, s'installer dans de nouvelles colonie, rien ne vaut une bonne guerre mondiale. C'est une période qui me fascine, parce que la première Guerre Mondiale est, à mon avis, la fin des idéaux de la France. Avant cela, le monde français (les artistes, les philosophes) développent des idéaux qui peuvent être déversés sur le reste du monde en bombant le torse. Mais, après s'être pris les pieds dans le tapis avec 14-18, cela devient moins facile de faire les malins... sans compter la Seconde Guerre Mondiale où une grande partie du pays devient collabo. Cette période-là donc, 1902-1914, est donc une sorte de dernier âge d'or des idéaux français et donc la seule période où l'on peut avoir notre propre super-héros.

 

Le film est sorti à une époque où nombre de films français s'intéressaient de nouveaux aux grandes figures de notre culture populaire et c'est le seul qui n'a en rien trahi son modèle. Comment t'es-tu retrouvé sur ce projet ?
On a tout simplement été contactés par les producteurs de Same Player (qui viennent de sortir Incognito, comme quoi...) qui venaient de récupérer les droits et voulaient mettre en concurrence plusieurs pool de scénaristes. Et ils ont retenu notre proposition justement parce qu'on était les seuls à ne pas entrer dans les deux axes choisis par le cinéma français la plupart du temps : le fantastique et la comédie. Nous, on voulait faire une sorte de « Paris Confidential » avec un certain réalisme et une approche sérieuse. En nous suivant, je trouve qu'ils ont été très courageux. En particulier pour un film aussi cher.

 

A l'arrivée, Les Sentinelles c'est un peu le mélange entre ces Brigades du tigre et ton projet avorté de Iron Man pour Marvel ?
Oui un peu. Pour Iron Man, à l'époque, Panini devait, en plus de s'occuper de Marvel en France, exporter quelques artistes européens aux Etats-Unis pour faire des comics de super héros. Je leur avais fait plusieurs propositions : un Iron Man en 1917, une Veuve noire undercover dans le milieu du porno  au début des années 80 et un Captain America en Irak. ET bien curieusement...[rires]

 

Comme on dit, c'est donner le bâton pour se faire battre.
Tout à fait. Mais en même temps, s'ils venaient chercher des auteurs européens ce n'était pas pour que l'on se contente de singer ce qui se fait déjà là-bas. Ce que d'ailleurs je ne suis pas sûr de savoir faire. Et apparemment la décision n'a pas été si rapide que ça chez Marvel. Il y a eu un vrai débat sur la Veuve Noire et certains éditeurs voulaient vraiment sortir des sentiers battus. J'ai d'ailleurs découvert le niveau de censure politique qui existe dans ces grandes maisons. Pour le projet Captain América par exemple, je ne le faisais pas passer un con. Je montrais un héros bien conscient que cette guerre n'était pas vraiment un bien, mais qui était obligé de se battre pour sortir les GI's de la merde. En tout cas ce n'était pas anti-américain. Mais bon. C'est là que je me suis souvenu que Mignola avait crée Hellboy parce que les éditeurs lui refusaient ses histoire de super-héros. Je me suis dit « t'as raison mec, je vais faire mon super-héros à moi » !

 

Peu à peu le récit amène à la constitution d'une sorte d'équipe « d'hommes modifiés ». C'est évident que Les Sentinelles fait appel à beaucoup de codes du comic de super héros.
C'était la volonté première. Si je fais de la BD aujourd'hui, c'est parce que je dévorais Strange et tous les grands auteurs du Silver Age. Mais mon modèle là-dedans c'est inévitablement Alan Moore. Il a tout compris à ces mythes et en a fait quelque chose de très européen. Bon ensuite, l'histoire normale de super héros, c'est l'affrontement du héros contre le super-vilain. Une histoire de guerre, c'est soit tenir une position, soit partir en mission chercher des plans ou sauver un autre soldat. Dans le premier tome on peut dire que j'ai mis un super-héros dans un contexte type Frankenstein. Dans le tome 2, j'ai mis des super-héros dans une aventure de guerre. Et dans le tome 3, ce sera vraiment une histoire de super-héros avec l'apparition d'un super-vilain allemand : l'übermensch.

 

Déjà Taillefer a fort à faire dans le conflit avec ses sentiments pacifistes.
Comme Stan Lee l'a instauré, les Super-héros ont toujours un problème personnel : Tony Stark boit, Spider-man est nul avec les filles... Donc le pire pour le fer de lance de l'armée française, c'était justement de ne pas avoir envie du tout d'aller tuer son prochain. Un fidèle de Jaurès. Je suis très proche de ses positions, mais on sait très bien que dans ce type de contexte, les convictions comptent peu. Et forcément ce conflit intérieur qu'il connait entre idées et nécessitée fait un très bon carburant pour scénariste.

 

On pourrait presque croire qu'il y a effectivement eu des hommes de métal pendant la première guerre mondiale.
Y a des lecteurs qui m'ont demandé si effectivement ce type de soldats avait existé. C'était le challenge sur Les Sentinelles : réussir à faire croire à tout ça, au moins le temps de la lecture. Je ne veux pas jouer la carte de la distanciation, de l'ironie que l'on trouve trop souvent en France : il faut que la série reste profondément crédible. Pour cela, il n'y a pas de formule miracle. Il faut beaucoup de documentation et surtout ancrer le récit dans des évènements et des lieux réels.

 

Sentinelle est très crue dans son approche visuelle, mais ce n'est jamais gore, toujours très réaliste.
Si, si, on peut dire que c'est gore ! Mais c'est l'époque qui veut ça. Je lisais il n'y a pas si longtemps que ça le témoignage d'un soldat qui s'était fait arracher la moitié du visage par un obus et avait demandé un carnet pour écrire tout ce qu'il voulait donner à tel ou untel. Il n'a plus de visage en dessous des yeux, il n'arrive plus à respirer et il continue d'écrire. C'est totalement atroce. Donc pour donner une illustration convaincante de la Guerre 14-18 on est obligé de faire appel à cette violence. Et puis dans le troisième tome vont apparaitre les attaques au gaz. Ca promet. [rires]

Nathanaël Bouton-Drouard

 

 

 

 

 

 

 

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