ENTRETIEN AVEC JERRY FRISSEN ET GUY DAVIS
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Les morts en boîte

 

La bande dessinée n'a jamais été aussi mondialisée. Nombre de séries montrent aujourd'hui des connexions étonnantes entre la France, le Japon ou les USA. Des auteurs qui s'exportent, changent de format et d'univers, offrant du coup des sagas atypiques.La rencontre entre le scénariste d'origine belge Jerry Frissen (Lucha Libre, Tequila) et le dessinateur américain Guy Davis (BPRD, Nevermen) en est un bonne exemple, qui donne naissance à une vision rocambolesque de la mythologie des morts-vivants. A l'occasion de la ressortie des quatre premiers tomes sous la forme d'un coffret édité par Les Humanoides Associés, les deux artistes reviennent sur leur collaboration.

 

 

Jerry, quel souvenir gardez-vous de l'expérience Métal Hurlant  « nouvelle génération » ?
J.F. : C'est en fait assez confus. J'étais un lecteur de Métal Hurlant, l'ancienne version. J'ai commencé avec le numéro 13 et j'ai suivi jusqu'au bout. J'avais un peu l'espoir que la nouvelle mouture soit gérée de la même façon, avec de l'inconscience, de l'alcool et de la coke. C'était beaucoup plus pragmatique, mais ça m'a bien plu.

 

Comment est né le projet des Zombies qui ont mangé le monde ?
J.F. : C'est un peu honteux mais allons-y. Il y avait à l'époque un éditeur aux Humanos américains que je n'aimais pas du tout. Un jour, j'ai appris qu'il avait écrit une histoire pour Métal et je me suis dit que si cet abruti pouvait écrire, je pouvais le faire aussi. En fait, je voulais faire de la BD depuis que j'ai 13 ans, j'ai fait des études en section BD à Saint-Luc à Bruxelles où je me suis tellement fait chier qu'en sortant après un an et demi, je me suis juré de ne plus en faire et de ne plus en lire. Il m'a fallu 10 ans pour en relire et 5 de plus avant de penser à m'y remettre. J'ai bossé deux ans en tant que designer aux Humanos sans même penser à en faire.

 

Aviez-vous dès le départ le style de Guy Davis en tête pour illustrer la série ? Comment vous êtes vous rencontrés ?
JF : Ça s'est fait de manière très naturelle. Les Humanos m'ont demandé de leur donner des noms, je venais d'acheter Nervermen de Guy et j'ai dit que je voulais travailler avec lui. Ils lui ont passé le script et il a accepté. Dès que j'ai été en contact direct avec Guy, on s'est rendu compte qu'on avait plein de choses en commun et plein de choses à se dire. C'est un des types les plus gentils que je connaisse.
GD : Au départ, j'avais été contacté par Les Humanos pour illustrer la première histoire courte des Zombies pour une publication dans la version US de Métal Hurlant. A ce moment là, je pensais naïvement que c'était juste l'histoire d'un numéro. Mais finalement j'ai été agréablement étonné quand on m'a dit qu'il allait falloir travailler de nouveau sur cet univers. J'ai vraiment apprécié le ton particulier du scénario de Jerry et rien que le fait de le lire a fait jaillir en moi de nombreuses idées visuelles. Lorsque l'on a ce genre de sentiment à la lecture, on sait que cela va être un bouquin vraiment fun à illustrer. Jerry a vraiment un humour décalé que j'adore et il écrit des dialogues vraiment terribles !

 

C'est votre première œuvre produite en partie pour le marché français...
GD : Oui, pratiquement. Il y a bien certaines de mes BD qui ont été traduites en France, mais c'est la première fois que je travaille pour une série dont la version finale est dans une langue que je ne comprends pas. Heureusement que les scénarios que j'ai eu en mains étaient en anglais !

 

Comment se déroule votre collaboration ? Vous donnez vous des avis sur vos rôles respectifs ou ceux-ci restent-ils parfaitement délimités ?
GD : Jerry fournit les scripts clef en main et je les illustre. On échange probablement quelques idées de-ci de-là. Il me fait part parfois de certaines idées visuelles qui lui tiennent à cœur, ou des quelques petites rectifications sur le design d'un nouveau personnage ou sur les décors et je les retravaille sans problème. De la même façon, il m'arrive d'avoir des modifications à apporter sur la narration, et je sais que Jerry est toujours ouvert. C'est vraiment une collaboration qui se fait naturellement.
JF : Que ce soit avec Guy ou n'importe quel autre auteur avec qui je travaille, je veux qu'ils donnent leur avis, je vois ça comme une collaboration, pas autre chose. Je suis curieux de nature et j'aime bien discuter et apprendre différents points de vue. Je crois que si on n'avait pas cet échange, j'aurais l'impression de bosser avec des machines et je perdrais vite ma motivation.

 

Guy, vous ne colorisez pas vous-même vos planches sur Les Zombies qui ont mangé le monde. Un exercice que vous ne pratiquez quasiment jamais. C'est parce que cela vous prendrait trop de temps ou tout simplement par fainéantise ?
GD : Je n'ai jamais été vraiment capable de voir mon travail en couleurs. J'aime vraiment le noir et blanc, et les variations de gris, même si j'ai déjà colorisé quelques illustrations ou couvertures à l'occasion. Travailler avec Charlie Kirchoff sur Zombies et Dave Stewart sur BPRD m'a conforté dans mon idée. Ils font ça dix fois mieux que moi.

 

Ce ne sont pas vos premiers zombies. En quoi ceux-ci sont-ils différents ?
GD : Ils sont définitivement plus comiques que terrifiants. Je voulais qu'ils soient sympathiques. En fait, la situation est inversée, ce sont les humains qui se révèlent effrayants.

 

Du coup ces morts-vivants rejoignent avec humour ceux de la vision humaniste de George A. Romero. Ils représentent tous les « outcasts » de la société moderne. Il me semble que l'idée de la série est venue à Jerry en observant un SDF ?
JF : Oui, un jour j'ai vu un gars dans le métro qui portait un costume incroyablement sale. Il lui manquait le pantalon, mais il portait le reste, cravate etc. Il ressemblait à un mort tout juste échappé de sa tombe, et je me suis dit qu'ils étaient peut-être déjà parmi nous. Je pense que ma version des zombies est en fait plus « réaliste ». Aussi méchants que les zombies puissent être, on trouvera toujours le moyen de les exploiter et d'être plus méchant qu'eux. Personnellement, je trouvais amusant de penser que même des monstres se feraient exploiter par nos sociétés. Si on avait des zombies dans nos rues, ils seraient vite cotés en bourse et on les taxerait pour l'air qu'ils ne respirent pas. On ne se laisse pas emmerder par des vivants, il n'y pas de raisons qu'on se laisse emmerder par des morts. Puisqu'on parle de Romero, j'avais vraiment été fasciné par la fin de Night Of The Living Dead quand les vivants reprennent le dessus et chassent les morts. Rien de tel qu'aller pendre des zombies à des arbres et de leur tirer dessus en se buvant une bonne bière. Un des moments de génie de ce chef d'œuvre.

 

Le ton de la série fait souvent penser à une version horrifique des Brèves de comptoirs. Etait-ce l'effet recherché ?  Ils ont un côté extrêmement réaliste, presque comédie néo-réaliste italienne.
JF : Quand je me suis installé aux USA, j'ai commencé à me rendre compte que ma culture d'origine était franchement dégénérée et après un certain temps, je me suis également rendu compte que c'était le cas pour la culture US. En fait, je crois que chaque culture s'enfonce en elle-même jusqu'à l'absurdité. C'est de ça dont je voulais parler : je voulais montrer un monde où toutes ces actions incroyablement perverses sont considérées comme normales. Dans ce monde, c'est normal de se dire humaniste et de se débarrasser d'un zombie encombrant comme c'est normal dans le notre de se dire chrétien et d'être pour la peine de mort. Je crois que de toute façon, on a déjà pas des masses de respect pour la vie, si en plus on avait la chance de « revenir », il n'y aurait pas de raison que ça aille mieux.

 

De par l'appartenance au genre des Zombies et le décor de l'action, la BD a un côté très américain...mais en même temps on ressent constamment les origines belges de son auteur...

JF : Oui, je veux faire les choses de manière sincère. Je suis belge et je vis aux USA donc ça se sent. J'aurais voulu être rock star mais je ne sais ni chanter, ni jouer. Par contre, je suis très primitif, très premier degré dans ma façon d'écrire. J'avais aussi pas mal de comptes à régler avec mon pays d'origine. Au bout de trois épisodes, j'avais un personnage belge et après deux albums, la famille royale belge venait casser du zombie dans les rues de Los Angeles. 

GD : Je comprends certaines références, mais pas toujours celles qui sont à la sauce "mondiale". Mais Jerry est sympa, il m'indique à chaque fois en quoi la mayonnaise et la moutarde diffèrent des sauces que nous les américains mettons sur nos frites.

Toute bonne histoire de zombies a un fond social et politique. La votre n'y va pas toujours avec le dos de la cuillère. Comment ces prises de positions sont reçues aux USA ?

GD : Là-dessus, on est sur la même longueur d'onde avec Jerry. Je ne me souviens pas avoir lu une ligne avec laquelle j'aurais eu un problème sur l'idée véhiculée. Je trouve ça toujours très drôle.
JF : A priori, ça ne dérange pas des masses de gens mais on m'a déjà traité de raciste, de libéral, de communiste, etc. Franchement, je n'en ai rien à foutre. La pire histoire que je puisse raconter n'est rien comparée à l'indécence de l'administration Bush ou de celle du Pape par exemple. Chaque fois que le Pape ouvre sa bouche, c'est comme si on me dégueulait dans le cerveau. Ce que je peux raconter ne sera jamais aussi répugnant que ce que disent en permanence ces affreux personnages. J'ai vu Bush à la télé pendant huit ans, s'il a le droit de me cracher dessus, j'ai bien le droit de l'écraser avec un camion dans une de mes histoires.

 

La série ressort ce moi-ci sous la forme d'un coffret comprenant les quatre tomes. La série est-elle terminée ? 
JF : Non pas du tout, elle va même prendre de l'ampleur dans les mois et les années à venir.
GD : Il y a définitivement un plan pour le futur de la série. Jerry m'a fait part de son idée sur la scène d'ouverture du prochain volume, et c'est hilarant. J'espère vraiment que l'on va pouvoir s'y remettre très vite.

 

Pour la sortie du Tome 4, vous avez fait un court métrage animé visible sur le site des Humano.  Le résultat est des plus convaincants. Aimeriez-vous voir cette BD devenir une série animée, live ou un film ?
GD : Sur le court, j'ai fait quelques model sheet pour l'équipe d'animation et je leur ais rendu visite pour vérifier le travail et apposer quelques annotations. J'ai aussi eu la chance de m'essayer au story-board sur quelques scènes. J'ai vraiment aimé ça. J'espère que si ce projet va plus loin, je pourrais m'y investir encore plus.
JF : Il y a différents projets en animation ou live action. Mon fantasme serait de voir un film réalisé par un gars comme Joe Dante ou John Landis.

 

Jerry, après les zombies, les catcheurs mexicains... vous êtes un vrai fan de série B !

JF : Oui, ce que je recherche, ce sont des points de vue, de préférence les plus excessifs, les plus extrêmes. J'ai découvert le cinéma d'horreur dans les années soixante-dix avec les films de Carpenter, Romero, Fulci, Cronenberg etc. Ça m'a fait un truc au cerveau et c'est toujours une grande source d'inspiration.

 

Pouvez-vous expliquer justement le concept de Lucha Libre ?

JF : Avec Lucha Libre, je voulais parler de ma vie aux US et faire un truc plus « américain », avec des « héros ». Je vis à Los Angeles, dans un quartier principalement latino. La Lucha Libre m'a semblé comme une évidence pour regrouper tout ce dont je voulais parler. Lucha Libre, c'est une anthologie tous les trois mois avec 6 ou 7 séries parallèles et des albums plus traditionnels. Tout se passe dans un même univers où des Luchadores se battent contre des loups-garous, des savants fous, des monstres ou les frères Bogdanov. Avec Lucha Libre, on voulait tout mélanger, toutes les pop cultures qu'on aiment, même si ce n'est pas forcément facile à mélanger. Mais on a l'estomac solide et on n'a pas peur de cocktails violents.

 

On y croise de nombreux artistes et auteurs ? Mais pas Guy Davis !

JF : Pas pour l'instant, mais ça viendra sûrement un jour.

 

Remerciement à Louise Rossignol et Aude Bourcier (Les Humanoïdes Associés)

Nathanaël Bouton-Drouard







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