PROVIDENCE T.1 & 2
Providence #1-8 - Etats-Unis - 2015/2016
Image de « Providence T.1 & 2 »
Dessinateur : Jacen Burrows
Scenariste : Alan Moore
Nombre de pages : 280 pages
Distributeur : Panini Comics
Date de sortie : 16 juillet 2016
Bande dessinnée : note
Jaquette de « Providence T.1 & 2 »
portoflio
LE PITCH
Le jeune journaliste Robert Black s’est lancé dans une entreprise ambitieuse : écrire un livre explorant le côté obscure des Etats-Unis. Il ignorait hélas que ce travail ouvrirait un abysse d’horreur cosmique qui changerait sa vie à tout jamais.
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Le réveil des anciens

Même si l'inspiration pouvait parfois être discrète, Alan Moore a toujours cultivé une grande attraction pour l'œuvre cauchemardesque d'HP Lovecraft. Que ce soit dans l'horreur organique de Swamp Thing, les visions cosmiques de Marvelman, les résurgences de La Ligue des Gentlemen Extraordinaires jusqu'à certains détails grotesques de The Watchmen (le poulpe géant final bien entendu). Après le démonstratif mais riche Neonomicon, le scénariste génial continue son exploration frontale de la cosmogonie du créateur de Cthulhu avec Providence, en passe de devenir l'une de ses œuvres les plus grandioses.

Edités par Urban Comics dans un seul et même recueil, le diptyque The Courtyard et Neonomicon imaginait un jaillissement de la mythologie sordide d'HP Lovecraft dans notre monde contemporain. Donnant corps autant à un bestiaire effrayant qu'aux nombreux non-dits du romancier, l'album explorait alors à une apocalypse gore et crue, à la charge sexuelle des plus déroutantes. A la fois suite, prequelle et récit (presque) indépendant, la maxi-série Providence dont on attend encore fébrilement la conclusion en court de publication aux USA, s'affiche comme un élégant contre-pied. Ici Alan Moore prend volontairement son temps pour faire avancer son récit, suivant le voyage un peu naïf d'un jeune journaliste à travers la Nouvelle-Angleterre du début du siècle dernier, ce dernier cherchant l'inspiration pour un roman révélant la part obscure d'un pays encore rustre. Bien entendu cette quête initiatique n'a rien de la promenade champêtre et de rencontres en rencontres, le pauvre Robert Black va mettre le pied dans une réalité au bord de la rupture, envahie par les cohortes de Yog-Sothoth, transformée par une organisation ancienne se faisant appeler La Stella Sapiente, menaçant de perdre sa propre raison.

 

Alan Moore, Réanimateur


Une trajectoire directement dans la droite ligne des textes de Lovecraft, dont Alan Moore fait monter la tension progressivement, presque mathématiquement, laissant planer un doute constant dans le premier volume, La Peur qui rôde, avant d'entrer plus généreusement dans le vif du sujet avec le second L'Abîme du temps... à se demander ce qu'il nous réserve pour le chapitre final ! Puit de science et érudit en la matière, le créateur de Captain Britain, ne se contente pas ici de livrer un simple exercice de style, de jouer constamment avec une tissu dense de références, allusions et détournements de personnages (la liste des textes et figures réinventés est bien trop longue pour être énumérée), mais construit ni plus ni moins qu'une totale recontextualisation de l'œuvre de Lovecraft. Chacun de ses textes, poème ou roman sont remaniés, réorganisés, réintégrés dans un contexte historique crédible (voir la rencontre avec Lord Dunsany, les révoltes meurtrières de Boston, la fin de la 1ère Guerre Mondiale, la peur du bolchevisme...) comme pour mieux en souligner les ténèbres, la puissance d'évocation et l'effrayante et insondable terreur qu'elle peut provoquer chez le lecteur. Aidé par son associé Jace Burrows, connu jusque-là pour sa mise en image d'horreurs scabreuses dans Crossed ou Neonomicon justement, l'artiste travail ici tout en retenu. Son trait a toujours quelques chose de grossier et de légèrement malhabile (la colorisation trop « numérique » n'aide pas), mais son mélange de ligne clair et de rigidité, installe une zone de confort qu'il prend un malin plaisir à détruire d'un rictus carnassier qui donne la chair de poule, d'un visage trop amphibien pour être normal, ou d'une nudité malsaine.

 

From Beyond


Le mélange est parfait, et Burrows transporte le texte vers des rives obsessionnelles lorsqu'il joue sur l'angle des cadrages (d'une horizontalité immuable à une verticalité hypnotique) pour signifier le bouleversement en court. Constamment inquiétant, souvent épouvantant Providence est sans aucun doute l'adaptation la plus majestueuse, et complexe, de Lovecraft qu'il nous ait été donné de lire, réussissant à toucher à limite tenue entre les réalités, entre le rêve et le cauchemar, si cher à l'auteur. Mieux, Alan Moore creuse encore cette proximité, en combinant chaque chapitre avec des pages manuscrites du journal du héros, écrites justement à la manière d'HP (un peu ampoulé donc), complétant les évènements survenus, mais aussi les questionnant, les mettant en doute, et surtout faisant affleurer des thématiques que Lovecraft justement semblait vouloir étouffer dans l'œuf. Lui qui justement laissant souvent les femmes hors-champs, décrivant un monde presque asexué, se retrouve ici avec un scénariste qui prend un malin plaisir à construit son Providence sur le refoulé (en grande partie l'homosexualité, mais aussi les liens Eros / Thanatos), les analyses psychanalytiques d'un songe peuplé d'excroissanced tentaculaired. Après les familles congénitales, une ville balnéaire vérolée, un gourou cannibale, les Frankenstein modernes, les artistes maudits, les sorcières, une météorite venue d'ailleurs et une jolie adolescente qui se révèle le pire des monstres (sans doute la scène la plus traumatisante pour l'instant), il ne manquait plus que l'apparition d'HP en personne... Nietzsche a dit : « Et si vous observez l'abysse, l'abysse vous observe également ». Providence en donne la pleine illustration. Sûr que Robert Black y perdra tout, le lecteur lui en gardera quelques nuits agitées.

Nathanaël Bouton-Drouard






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