NEONOMICON
The Courtyard : Neonomicon #1-4 - Etats-Unis - 2011
Image de « Neonomicon »
Dessinateur : Jacen Burrows
Nombre de pages : 176 pages
Distributeur : Urban Comics
Date de sortie : 25 octobre 2013
Bande dessinnée : note
Jaquette de « Neonomicon »
portoflio
LE PITCH
Des agents du FBI visitent l’un de leur ancien collègue interné dans un asile psychiatrique. Deux crimes lui ont été imputés. Depuis, ce dernier, Sax, ne parle plus, mais cela n’empeche pas Lamper et Brears d’enquêter sur cette sombre histoire. De l’univers des dealers de leur ville, aux cercles fermés d’initiés à des rituels sexuels pour le moins étranges, les deux agents sont bien loin d’imaginer ce qui s’est réellement passé…
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N'est pas mort ce qui à jamais dort...

C'est un inédit de taille que nous propose aujourd'hui Urban Comics dans sa collection Indies. Publié il y a maintenant deux ans par Avatar Press, éditeur indépendant spécialisé dans les séries subversives, violentes ou trash (voire les trois en même temps), Neonomicon n'est ni plus ni moins que l'hommage frontal du génie Alan Moore aux écrits d'H.P. Lovecraft. Ouais, rien que ça !

La rumeur, vaguement entretenue par l'auteur lui-même, voudrait que la minisérie dont il est question ici ait été écrite par Moore pour payer ses impôts. Mouais. C'est sans doute vrai, mais il convient en l'état de plutôt la replacer dans son contexte d'écriture. Invité par un éditeur anglais à participer à une anthologie consacrée à Lovecraft (The Starry Wisdom: A Tribute to H.P. Lovecraft), Alan Moore en profite donc pour rendre hommage à l'un de ses auteurs fétiches, et livre plusieurs textes, dont seule la nouvelle The Courtyard sera utilisée. On la retrouve dans ce volume, en prologue de l'intrigue principale, adaptée en comics par Anthony Johnston (scénariste sur Daredevil, et qui adaptera plus tard un autre script de Moore intitulé Fashion Beast) et dessinée par l'homme à tout faire d'Avatar, le plutôt doué Jacen Burrows (Crossed). Un court récit introductif, mais qui permet déjà à Alan Moore de poser les bases de son projet d'écriture à venir, en se jouant des références à l'œuvre du reclus de Providence (l'Aklo, langage des Grands Anciens basé sur la célèbre maxime « Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn », ou le nom du groupe de musique de l'intrigue, Les Chats d'Ulthar) et de la vision que peut avoir le grand public de la vie privée de Lovecraft (la relation entre Carcosa et sa « mère », la personnalité de l'agent Aldo Sax). De quoi se préparer à l'horreur à venir.

 

... et aux cours des ères peut mourir même la mort


Suite de The Courtyard, et scénario original de Moore, Neonomicon raconte l'enquête de deux agents du FBI sur une série de meurtres abominables, dont le dernier suspect n'est autre que l'agent Sax, protagoniste du prologue. Le début d'une descente aux enfers comme seul Alan Moore en a le secret, entre érudition savamment distillée (les nombreux renvois au mythe de Cthulhu) et volonté évidente de ne se priver d'aucune subversion, aussi peu subtile soit-elle. Car on ne peut pas nier l'incroyable déviance d'un récit bien trash, dont l'acte central consiste en la séquestration d'une jeune femme fragile (elle fut soignée pour addiction sexuelle) régulièrement violée par une créature aquatique née du dieu Dagon. Le dessin particulièrement explicite de Jacen Burrows, ne lésinant ni sur les débordements d'hémoglobines ou les sexes turgescents monstrueux, participe de l'ambiance de dégoût et de folie qui se dégage de l'ensemble, et l'on voit bien là la volonté ironique d'Alan Moore de détourner l'épouvante « innommable » chère à Lovecraft en la montrant dans toute sa choquante crudité (voire où il choisit de situer R'lyeh). Mais il serait réducteur de limiter ce Necronomicon à un étalage de sévices et de déviances, tant semble évident le plaisir purement créatif qu'a eu Moore à se plonger tête baissée dans l'univers littéraire inventé par Lovecraft. En apportant à l'univers de l'écrivain américain un traitement similaire à celui utilisé sur sa Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Moore imagine un monde où la fiction lovecraftienne est réelle, pouvant dès lors se permettre citations et références (les Grands Anciens sont presque tous présents, ou nommés, dans l'intrigue), tout en développant son idée d'un « monde-idée » où tout est possible, y compris la future naissance d'un Cthulhu destructeur de monde. Une idée parmi tant d'autres, et qui place d'emblée Neonomicon, considéré comme mineur dans la carrière de Moore, comme l'une de ses « récréations » les plus audacieuses. Et jubilatoire, pour tout fan de fictions déviantes qui se respecte !

Qu'il s'agisse d'une œuvre de commande, ou non, n'a finalement pas vraiment d'importance, Moore l'érudit polisson peut bien continuer à payer ses factures avec des écrits de cet acabit. Et il semble avoir pris goût aux « lovecrafteries », le bougre, puisqu'outre son utilisation judicieuse des Montagnes hallucinées dans son récent Nemo: Cœur de glace, il a récemment annoncé une nouvelle collaboration avec Jacen Burrows : Providence, qu'il affirme comme sa fiction la plus pointue sur l'œuvre de Lovecraft. Fhtagn.

Frédéric Wullschleger




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