JUSTINE
France / Italie - 1979
Image de « Justine »
Dessinateur : Guido Crepax
Scenariste : Guido Crepax
Nombre de pages : 160 pages
Distributeur : Delcourt
Date de sortie : 4 avril 2012
Bande dessinnée : note
Jaquette de « Justine »
portoflio
LE PITCH
La vertueuse Justine fait la confidence de ses malheurs... Fidèle à son éducation morale et religieuse, elle lutte pour se sortir de sa misérable condition, mais chacune de ses tentatives se solde par un échec, et elle essuie ainsi les pires sévices. Sa soeur, Juliette, elle, mène une vie de courtisane après s'être vautrée dans la luxure. Au vice triomphant, Justine fait le choix de la vertu, à ses dépens.
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L'ordre et la morale

Considéré (avec débat) comme l'un des maîtres indétrônables de l'érotisme du 9ème art (la BD donc), Guido Crepax aura sans doute rencontré son reflet lors de son travail d'adaptation de Justine du Marquis de Sade. Un Album déroutant et diablement provocateur.

 

Sulfureux, dégénéré, pervers mais aussi philosophe, penseur, anarchiste, provocateur et incroyable homme de lettre, le fameux Marquis de Sade ne perdra jamais sa place dans l'histoire ni dans la langue française, ses écrits lui ayant permis de devenir un adjectif communément utilisé : sadique. Parmi ses quelques ouvrages reconnus, Justine ou les infortunes de la vertu est clairement le plus célèbre car le plus accessible, ou en tout cas celui où les préceptes et réflexions philosophiques ne sont jamais livrés au premier plan. Rédigée alors qu'il était emprisonné à la Bastille comme pour renvoyer la censure à la face de ses geôliers, plus ou moins désavouée quelques années plus tard par son auteur qui n'y voyait plus qu'une œuvre alimentaire, cette fable morale est pourtant l'un des textes les plus irrévérencieux et drôles du Marquis. Tout repose sur l'accumulation des outrages subis par cette pauvre petite demoiselle voulant préserver son honneur coûte que coûte, mais dont la moindre de ses décisions la fait glisser de plus en plus profondément dans le stupre et la déchéance : la pauvreté extrême, recherchée pour vol ou meurtre, transformée en esclave par un noble trafiquant, violée à répétition par les aristocrates, les bandits et mêmes des moines dégénérés... Rien ne lui sera épargné. Et au lecteur non plus, qui profite pleinement de toutes ces descriptions graveleuses qui prennent finalement tout leur sens lorsque Justine croise à nouveau sa grande sœur, n'ayant elle pas hésitée à profiter des avantages de son corps.

 

ceci est son corps

L'ironie est cruelle, et s'en sortant avec une petite pirouette stylistique, Sade a peine à cacher sa charge totale contre la fausse morale affichée par ses contemporains, en particulier une aristocratie bouffie de privilèges et une église pourrissante. Grand admirateur de textes érotiques (on parlera ici tout de même d'une pornographie assumée), l'artiste italien Guido Crepax adaptera à son tour le fameux roman à épisodes directement dans la foulée des succès rencontrés avec Histoire d'O, Casanova et Emmanuelle. Mais là où les deux premiers essais travaillaient un érotisme caressant, vaporeux, Justine revendique une approche frontale, violente et malsaine. Manifestement, cet ange est largement plus en accord avec les traits étranges, chaotiques et fauves du dessinateur, qui jubile dans les représentations de sexe de groupes, les enchaînements de tortures, s'écartant de la barbarie pour révéler finalement le désir dans un détail de la peau ou une main qui se crispe. Les années passant, pas évident que les planches provoquent encore beaucoup d'émoi dans l'esprit des jeunes lecteurs, tant celui que l'on pourrait voir comme l'antithèse graphique de Manara n'hésite pas à envahir chaque page de drapés étouffants, de rides, de visages laids et grotesques... Et surtout d'une chair molle, maigrelette, en tout cas toujours faible, qui n'idéalise en rien les corps, bien au contraire. Mais en l'état, cette vision de Justine est clairement la meilleure des adaptations possibles (bien loin des tentatives cinématographiques), tant elle révèle autant le sordide que l'étrange fascination que provoque l'oeuvre originale.

Nathanaël Bouton-Drouard




 

 

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